ACTUALITÉ, CULTURE

Emmanuel Barrouyer : “Si je prends des photos de gens nus, je veux que ça raconte une histoire.”

Il y a des jours comme ça où l’on se dit qu’on est vraiment stupide. “Pourquoi ?”, me demanderez-vous. Parce-que, pour être parfaitement exact, ça fait six mois que j’ai promis à un certain Emmanuel Barrouyer d’aller voir son exposition au bar des Souffleurs. Pour ceux qui me connaissent et qui savent qu’il faut vraiment me prendre la main pour me faire découvrir ce genre des choses, vous admettrez que ma décision, après tout ce temps, de faire le grand plongeon, fait figure d’exception. Le moins que l’on puisse dire, c’est que j’ai été un peu idiot de ne pas me déplacer plus tôt pour me rendre compte que cet artiste fait partie de ceux qui vous donnent le vertige “échelle Empire State Building”. Je l’ai rencontré pour faire mon mea-culpa et ainsi recueillir son témoignage au sujet de son œuvre à la fois originale et terriblement sensuelle.

Propos recueillis par Victorien Biet

Emmanuel, pourrais-tu te présenter quelques mots ? 

Qui suis-je ? Bonne question… Tout d’abord, je suis comédien, de formation et de métier. C’est mon activité principale mais, du jour où j’ai eu un “creux” dans ma carrière, je me suis remis à la photo. J’en faisais déjà avant mais je n’exposais pas et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à montrer ce que je faisais. Aujourd’hui, c’est très facile : tu mets une photo sur les réseaux-sociaux, sur Facebook, et c’est vu dans le monde entier. Donc, refaire de la photo m’a permis de garder la tête hors de l’eau. Ça m’a également permis de revenir au collage, l’une de mes activité lorsque j’avais vingt/vingt-cinq ans, une époque où je n’en faisais que pour moi. Plusieurs amis sur les réseaux-sociaux qui faisaient des choses qui étaient en adéquation avec ma sensibilité et qui, eux, montraient leur travail. Alors je me suis dit “pourquoi pas”.

“Kiss me”

Dis-nous en plus sur ton métier. 

Je viens de jouer dans “Andromaque” et “Le Misanthrope” sous la direction de la grande tragédienne Anne Delbée. Sinon, j’ai un nouvel agent et je passe des castings. Tu peux d’ailleurs me voir en ce moment dans “Les Grands Esprits” d’Olivier Ayache-Vidal sur Canal+ avec Denis Podalydès. En attendant, du point de vue artistique, on est venu me chercher et j’ai fait beaucoup d’expositions à l’étranger (Los Angeles, Londres, Athènes, Varsovie…). J’ai un besoin perpétuel de création. Certaines personnes, quand elles voient ma page Facebook et tout ce que j’y poste, peuvent se demander ce que je suis. Suis-je un comédien ? Un photographe ? Personnellement, je n’ai pas besoin de me définir. Les deux se rejoignent. Je dirais juste que j’utilise la photographie comme moyen d’expression personnelle.

“C’est à seize ans que ma mère m’a offert mon premier appareil.”

C’est quelque-chose que tu as appris tout seul ? 

Absolument. Et puis, je me suis décidé à faire plusieurs stages à l’École des Gobelins, la grande école d’audiovisuel et d’art graphique de Paris. J’y ai appris beaucoup de nouvelles techniques qui m’ont permis d’affûter encore un peu plus mon œil. Ça m’a aussi apporté une sorte de légitimité dont j’avais besoin pour continuer dans cette voie.

“Marc” (Dirty Boys series)

Je crois que tu es un grand amateur du noir et blanc. Pourquoi ?

C’est à seize ans que ma mère m’a offert mon premier appareil et, déjà, je prenais mes amis en photos, en noir et blanc. J’aime beaucoup son rendu même si, en l’occurence, les photos que je présente aujourd’hui sont en sépia. Cet amour du noir et blanc m’amène parfois à me faire violence : j’ai récemment pris un homme, nu, dans la forêt, avec les arbres et la verdure autour de lui. Les couleurs étaient magnifiques mais je suis resté sur ma première idée. Pourtant, je fais aussi beaucoup de couleur ! En fait, tout dépend du projet et du sujet.

“Puis-je me présenter en tant qu’artiste Queer ?”

Silencio, qu’est-ce que c’est, exactement ?

J’avais en tête depuis très longtemps cette idée de me prendre en talons et avec des bas-résilles, éclairé par des néons dans mon garage, en espérant que personne ne me surprendrait (rire). Et puis je suis tombé sur un collectif d’artistes international qui s’appelle Balaclava.Q, fondé par Stiofan O’Ceallaigh, et qui cherchait des artistes Queer. Le thème était d’avoir le visage caché. D’abord, ça a été un grand questionnement sur le mot “Queer” dont la définition peut varier en fonction des individus. Puis-je me présenter en tant qu’artiste Queer ? Cela va-t-il altérer la perception des gens ? Et puis, j’ai remarqué qu’il était écrit “Artistes Queer ou autres”. Au départ, je me suis plutôt rangé dans la case “autres” sans trop savoir ce que je pouvais assumer ou pas. J’ai donc participé en réalisant ces photos, nu, le visage caché. Je pense d’ailleurs qu’avoir le visage dissimulé m’a beaucoup aidé, à l’époque. Dans le cas contraire, je crois que je ne les aurais pas faites.

“Bang-Bang”

Tu le ferais, aujourd’hui ? 

Depuis, j’ai posé nu à de nombreuses reprises donc je pense qu’on peut dire que je suis désinhibé. Je suis comédien et mon corps est mon outil de travail mais, comme beaucoup de personnes, j’ai une espèce de phénomène attirance/répulsion avec mon physique. D’une part, lorsque je suis sur scène, je suis très à l’aise avec mon corps. Je ne peux pas dire que j’entre dans les codes de la virilité tels qu’ils sont imposés par la société et la publicité (rire). Alors est-ce que je le ferais aujourd’hui ? Je ne sais pas. Ce que je peux dire, c’est qu’il faut un sens à tout cela. Si c’est juste poser nu pour poser nu, ça n’a pas d’intérêt. Je vois beaucoup de photos de nu qui, même si elles sont très belles, au moins techniquement, ne racontent rien. Si je prends des photos de gens nus, je veux que ça raconte une histoire. Peut-être que celle que s’en fera le spectateur ne sera pas la mienne mais j’aime bien faire des mélanges, par exemple lorsque je suis sous un néon, dans un couloir, habillé d’une queue de pie (rire).

“Lorsque je suis inspiré par quelqu’un, je le revendique, ce que ne font pas tous les artistes.”

C’est en réalisant cette série que je suis devenu le directeur artistique de Balaclava.Q pour la France. Je suis chargé de trouver des artistes qui voudraient faire partie de cette vitrine internationale. C’est de la visibilité pour eux et j’ajoute qu’elle est entièrement gratuite et qu’il n’y a pas de frais d’adhésion. Cette série, donc, c’était très concret, pour répondre à la demande du collectif. Ça, c’est le premier point, ma vision. L’autre partie de l’exposition consiste en une série de collages photo-digitaux en hommage à Pierre Molinier qui, lui aussi, faisait beaucoup d’auto-portraits, en bas, en talons, avec des godes. On m’a d’ailleurs fait la réflexion en me reprochant la trop grande similitude entre nos deux univers alors que ce que je fais est très personnel. J’assume l’inspiration, que je détaille d’ailleurs dans ma note d’intention. Mais ça n’est qu’un hommage.

“Silencio XIV”, un hommage à Pierre Molinier.

En parlant de tes inspirations : quelles sont-elles ? 

Je n’ai pas vraiment de noms à te donner. Mes inspirations sont véritablement cinématographiques et je pense d’abord à David Lynch, par exemple. Visconti, aussi. Lynch pour le côté “creepy” et Visconti pour le côté raffiné. Pourtant, ça ne sont pas des questions que je me pose en réalisant mes clichés. Est-ce que c’est malsain ? Est-ce que ça va provoquer quelque-chose de l’ordre du désir ? Je ne pense pas à tout ça et ça n’est pas non plus une volonté de choquer puisque je reste tout-de-même très soft dans ce que j’expose. Petite anecdote : lors d’une précédente exposition, la photo où je suis complètement nu, de face, était restée telle quelle et celle où je suis en train de “me faire du bien” avait été recouverte avec mon voile en dentelle (rire). Personnellement, j’aurais fait l’inverse puisque la masturbation entraine un flou. Du coup, j’avais tendance à penser que c’est “moins choquant”. À cela, la galeriste me répond “ah mais tu ne te rends pas compte, si jamais il y a des enfants…” (rire). Dans tous les cas, lorsque je suis inspiré par quelqu’un, je le revendique, ce que ne font pas tous les artistes. Il m’arrive même de faire du copié-collé, en étant au plus près des poses et des vêtements utilisés par l’artiste, ce que j’ai fait avec ma série “Andy Forever”, en hommage à la série culte d’Andy Warhol par Christopher Makos.

“Pour un jeune artiste, le talent ne s’apprend pas. Tu l’as à l’intérieur de toi.”

Que dirais-tu à un jeune qui voudrait se lancer dans la photo ?

Déjà, je ne te répondrai pas car, intimement, je pense que ce jeune photographe n’a pas besoin de conseils. Avec Instagram et Tumblr, je vois des photographes qui ont un talent fou. Et puis, tu cherches un peu et tu vois que le mec a une vingtaine d’années. C’est épatant. Pour un jeune artiste, le talent ne s’apprend pas. Tu l’as à l’intérieur de toi. Pour le reste, pour ce qui concerne les conseils plus terre-à-terre, je ne pense pas être la personne idéale. Il faut se lancer, voilà tout. Avoir foi en soi. Il ne faut pas se poser la question du résultat et soit on en veut vraiment, soit on a du talent et dans les deux cas, ça peut marcher. En même temps, comme m’a dit une galeriste un jour : “être artiste pour être artiste, ça ne suffit pas”. C’est bien d’avoir du talent et d’être créatif mais il faut une finalité concrète. Vendre, en l’occurence. En ce qui me concerne, je ne me pose pas cette question et je fais passer mon besoin créatif avant l’argent même si je serais très heureux de créer et d’en vivre. Mais c’est déjà énorme d’exposer ici.

“Silencio V”

Quels sont tes projets en ce moment ? 

Tout d’abord, j’exposerai mes collage à partir du 15 novembre à la TheCroq’ Gallery dans le Vème arrondissement de Paris. Ça durera jusqu’au 30 Novembre. Côté photos, je fais partie de l’exposition collective “Civil Disobedience : Creation vs. Evolution”, organisée par l’artiste Grec Menelas Siafakas, qui se déroulera à Athènes du 22 au 25 novembre. J’ai travaillé très récemment en tant que modèle avec Marc Kiska – mais je n’en dis pas plus pour l’instant – et je l’ai également pris en photo. J’ajoute que, très bientôt, vous pourrez retrouver mes photos dans Manolo Magazine, une revue anglaise qu’on peut trouver aux Mots à la Bouche et sur internet. C’est un photographe qui s’appelle Manel Ortega qui a fait cette revue et qui m’a demandé, pour son numéro trois, d’illustrer une nouvelle. Maintenant, il veut que je participe à chaque numéro et je serai dans le prochain qui sortira, je pense, fin décembre. En attendant, je suis très heureux d’exposer ici, aux Souffleurs. Pour moi, mes photos sont beaucoup mieux ici que dans un carton chez moi. En plus, elles vont bien avec l’atmosphère, comme mes collages. C’est une atmosphère où on ne voit pas très bien, dans laquelle il faut avoir la curiosité de s’approcher.

Je crois qu’il était également question d’une boutique en ligne ?

Oui ! J’ai réussi à vendre des collages. Ils se vendent plus facilement car ce sont des œuvres uniques et c’est une vraie fierté. J’ai donc décidé de créer une boutique en ligne et d’en faire des produits dérivés : des tee-shirts, des coques de téléphone, des coussins, des housses de couette… On verra bien si ça marche !

PLUS D’INFOS :
www.emmanuelbarrouyerart.com
Vernissage de l’expo “Emmanuel Barrouyer / Collages”
La boutique en ligne

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