ACTUALITÉ, CULTURE

Suspiria : Sorcières et Art Contemporain.

Pour certains, comme pour moi, Dario Argento, c’est un peu comme une sorte de mythe. On ne touche pas au Maître Yoda de l’horreur italien ! C’est vrai, lorsque j’ai appris que Blumhouse allait “rebooter” la saga Halloween, j’ai un peu tremblé sur mes bases et il en fut de même, si ce n’est plus, pour ce qui est de Suspiria que beaucoup érigent en exemple horrifique, cinématographique et artistique… même si, admettons-le, il a assez mal vieilli. Je m’attendais donc au pire d’autant que j’ai toujours trouvé Dakota Johnson, qui incarne ici le rôle principal, pour le moins insipide. Heureusement, je m’étais lourdement trompé.

Par Victorien Biet

Par où commencer ? J’ai eu besoin de deux visionnages, dans la même salle, à trois jours d’intervalle, pour me faire une idée de ce que valait véritablement ce Suspiria. Il faut dire que Luca Guadagnino, à qui nous devons le fameux Call Me By Your Name, ne nous a pas épargnés avec ce pseudo-remake qui est plus un grand nettoyage de printemps de l’œuvre original et un coup de balais aux idées préconçues que pouvaient s’en faire les puristes. Trêve de métaphores ménagères. Je suis ressorti de la salle ensorcelé, encore plus la seconde que la première fois.

Aux sources de l’horreur.

Oppressant, malaisant et parfois même insoutenable, ce Suspiria aura sans doute été l’une de mes expériences cinématographiques les plus intenses. Ça n’est pas pour rien que, durant les deux séances, de nombreux spectateurs se sont levés pour quitter la salle durant les scènes les plus malsaines. Rires de dégout, cris de terreur et gémissements apeurés se succèdent et, durant plus de deux heures de film, les spectateurs sont écrasés dans leur siège. Je dois avouer que je n’avais jamais vu ça.

En ce qui me concerne, le métrage de Guadagnino m’a marqué tout autrement. En effet, lors du générique de fin, j’ai eu l’étrange sensation d’être l’un des rares dans le public a avoir compris ce que voulait faire le réalisateur. Bien-sûr, la violence extrême et les effusions de sang m’ont bien marqué, surtout la première fois, mais je pense intimement qu’il faut savoir voir plus loin et comprendre la profondeur du message à la fois politique et artistique de cette sauvagerie, mais nous y reviendrons.

Ça n’est d’ailleurs pas le principal ressort horrifique du film puisque c’est avant tout sur son ambiance que le réalisateur a misé. Point de screamers et autres épouvantables clichés de l’épouvante contemporain. C’est le mystère, l’invisible, qui nous fait frémir. C’est le pouvoir immense et mystérieux de ces sorcières plongées dans un Berlin-Ouest sombre en pleine décrépitude. C’est la beauté anarchique et infernale de Volk, le ballet servant de toile de fond artistique à la Compagnie Markos tout au long du film. C’est brillant et ça fonctionne complètement. Bon, vous n’en ferez pas des cauchemars non plus mais j’en connais plus d’un qui rentrera chez lui dans le silence, seul avec ses pensées, après un visionnage éreintant.

Pouvoir aux filles (et aux opprimés) !

Il faut le dire, ce Suspiria est une petite révolution, à l’horizon 2018, alors que les conservateurs du monde entier s’unissent pour renvoyer les femmelles dans leur cuisine, les racisés dans leur “pays d’origine” et pour faire taire les revendications des minorités sexuelles et de genre. Pour le coup, le film côche toutes les cases et fait un carton plein militant sans jamais aborder très explicitement ces différents sujets.

Tout d’abord, il convient de souligner l’importance qu’est donnée aux femmes dans ce film. C’est simple : il n’y a qu’un seul personnage masculin d’importance et, je vous le donne en mille : il est joué par une femme. Les autres ne sont que des figurants ou sont tout bonnement “castrés” par les sorcières qui prennent un malin plaisir à humilier leur virilité toxique de mâles dominants. Quelle jubilation. Suspiria est reçu d’entrée au test de Bechdel et avec les honneurs.

Le deuxième point qui m’a marqué est le traitement de la sexualité et de la question du genre. En effet, ici, la sexualité est traitée de manière élégante et pudique. On pourra même y voir une sorte de pansexualité assumée et normalisée des personnages qui cultivent sans cesse l’ambiguïté au niveau de leurs relations. C’est d’autant plus flagrant, lors de la dernière moitié du film, lorsque l’on cherche à comprendre la nature du rapport entre Suzie et Madame Blanc qui, pour moi, va beaucoup plus loin qu’une simple relation mère/fille.

Un point sur Caroline (Gala Moody).

Silencieuse tout au long du film et faisant office de simple figurante, elle est peut-être celle qui m’aura le plus intrigué durant le visionnage. Visiblement, avec le choix de cette danseuse professionnelle pour jouer, dans son premier rôle au cinéma, le personnage de Caroline, Guadagnino a également tenu à évoquer la notion de genre. En effet, la jeune danseuse se plaît à cultiver l’ambiguïté sur son genre, que ce soit dans le film ou sur ses réseaux sociaux où elle se revendique 100% Queer. Charmé du début à la fin par ce visage aux contours étonnants et délicats, j’ai tant espéré qu’elle soit un garçon (simple question d’orientation sexuelle) ! Mais j’ai été contraint à me rendre à l’évidence lorsqu’après une courte recherche sur Google, je découvrais qu’il s’agissait de Gala Moody, une jeune femme qui demeurera, je l’espère, mon seul coup de foudre féminin.

Finalement, je déplore que le seul rôle racisé du métrage soit si effacé. Bien que l’on comprenne que Miss Millius, campée par la sublime Alek Wek, est un personnage très puissant et d’une importance primordiale, difficile de retenir sa performance tant on se demande ce qu’elle apporte au scénario.

Un fil rouge dispensable mais intéressant. 

Le plus gros point de doute du film est peut-être le personnage du Docteur Jozef Klemperer, campé par la délicieuse Tilda Swinton, qui permet au réalisateur de justifier la durée incroyablement longue de son film. Pourtant, si certains ont pu être déconcertés par ce moment de flottement pour le moins inattendu, totalement absent du film original d’Argento, je pense qu’il permet de donner une légitimité et un contexte au fait historique abordé dans le film : la séparation de Berlin et de l’Allemagne en deux nations rivales.

Non seulement, de par ses voyages entre les deux côtés de la ville, Klemperer permet de montrer la situation des berlinois au début des années 70 mais aussi de comprendre le pourquoi du comment de ce mur qui a fait tant de mal à l’Europe.

Car, en vérité, le psychiatre est torturé par son passé et par la perte de sa femme (jouée par Jessica Harper qui interprétait Suzy dans la version d’Argento) sous le règne sans partage des nazis. Nouvelle occasion pour le film d’évoquer la place des femmes au sein des régimes totalitaires et de revenir, comme l’avait fait Rose Bosch avec La Rafle, sur l’aveuglement de certains hommes et ses conséquences devant les crimes perpétrés par les nazis.

Un final déconcertant… mais si élégant. (SPOILER ET ANALYSE)

Et comment ne pas évoquer ce final qui a déjà tant fait parler ? Pour l’aborder correctement, il va sans dire que je vais devoir spoiler au maximum et sans la moindre retenue mais que je vais aussi devoir me lancer dans un travail d’analyse. Donc, si vous n’avez pas vu Suspiria, je vous conseille de filer au cinéma avant de lire ce qui suit. C’est parti :

La révélation de ce final, qui a fait saigner des oreilles bon nombre de puristes, est bien entendu la véritable identité de Mater Suspiriorum. Il s’agit en fait de Suzie dont le titre a été usurpé par Helena Markos. De fait, pour en être parfaitement certain, il faut connaître les bases de la Trilogie des Trois Mères de Dario Argento (Suspiria, Inferno et Mother of Tears) et la mythologique qui en découle. En effet, le personnage crédité “Death” au générique n’est pas là par hasard. Dans Inferno, Mater Tenebrarum révèle au personnage principal que les trois mères (Mater Lacrimarum, Mater Tenebrarum et Mater Suspiriorum) sont une seule et même entité : la mort. De fait, à partir du moment où Suzie reçoit dans cette scène l’approbation de ce personnage qui tue, par la même, Helena Markos, nous pouvons affirmer avec une quasi certitude que cette dernière est une usurpatrice et que l’héroïne est et a toujours été Mater Suspiriorum.

Un point sur Helena Markos.

Lors de la première séance, je dois avouer que j’ai été assez déçu par le dénouement, m’attendant à découvrir une Helena Markos au sommet de sa puissance, ce qu’avait échoué à faire Dario Argento dans le film original. Pourtant, c’est une loque diminuée et putréfiée (mais pas impuissante) que j’ai découvert à l’écran, cassant tous mes fantasmes de grande méchante charismatique pour un personnage qui se révèle, au final, plutôt pathétique. Il me faudra un deuxième visionnage pour apprécier pleinement le traitement qui en est fait et pour comprendre l’intérêt d’en faire une usurpatrice du titre de Mater Suspiriorum qui revient en fait à Suzie. Si Guadagnino réalise un spin-off sur elle, je serai parmi les premiers à réserver mes places !

De même, cette “guerre des chefs” qui s’achève par une victoire du “bien” sur le “mal” est l’opportunité d’une réflexion sur l’autre toile de fond du film : les Fractions Armée Rouge qui, à cette époque aussi, souffrent d’une guerre interne alors que le mouvement enchaine les actes terroristes et les braquages. Où est le bien ? Où est le mal ? Le final est l’occasion pour nous de comprendre que, dans l’absolu, rien n’est tout blanc ou tout noir. En vérité, de la même manière que la Compagnie Markos, l’objectif initial de ces terroristes est un idéal dans lequel de nombreux ouest-allemands de l’époque se reconnaissent. Cependant, entre de mauvaises mains, il s’est auto-détruit, ce à quoi la Compagnie finira par échapper avec l’arrivée de Suzie.

Si l’on peut légitimement douter que cette nouvelle Mater Suspiriorum soit l’incarnation du bien, nous pouvons opter pour une espèce de neutralité sachant qu’elle est la fille spirituelle de Madame Blanc, cette sorcière qui voulait privilégier l’utilisation de la magie dans un but artistique et qui a toujours cherché à la protéger. Elle finira d’ailleurs par en subir les conséquences funestes dans un dernier acte de loyauté à la véritable Mère des Soupirs mais aussi à la Compagnie toute entière, comprenant que la cérémonie verrait la disparition d’Helena Markos et donc, par la même, la dissolution du Coven.

Pour en finir avec cette longue et surpuissante scène de fin (avant un épilogue pour apporter une conclusion satisfaisante à l’histoire de Jozef Klemperer), il faut tout de même aborder la question de la mise à mort des sorcières pro-Markos. Car, en effet, si tout ce que nous avons évoqué précédemment était autrement intéressant que ce point de détail, c’est ce passage qui a le plus profondément marqué le public tant il est violent et dégoulinant d’hémoglobine.

Une fois de plus, j’aimerais y voir un parallèle avec les Fractions Armée Rouge mais je pense que c’est chercher beaucoup trop loin la métaphore là où ne se cache surement que du sang… pour du sang. En effet, à mon sens, il serait possible de mettre en parallèle cette scène avec celle où nous apprenons que les “prisonniers politiques” de la Bande à Baader se sont suicidés dans leur cellule, morts par dévotion à leur idéal. N’est-ce pas le message qu’a voulu faire passer Luca Guadagnino en faisant mourir plus de la moitié du Coven ? “Mourrons et longue vie à la mère” ? Je ne sais pas. Peut-être faudra-t-il que je revois le film une nouvelle fois, chose qui ne me dérangera absolument pas, pour que j’en comprenne toutes les subtilités.

Une bande-son qui touche au sublime.

Je pense qu’il est utile de mettre l’accent sur le fait que l’aspect gestuel et musical de ce Suspiria a été travaillé jusqu’à la perfection par le réalisateur qui a mis toutes les chances de son côté en recrutant Damien Jalet pour la danse et Thom Yorke, chanteur de Radiohead, pour la musique. Quelle jubilation lorsque nous découvrons l’alchimie née de l’union de la musique et des chorégraphies interprétées par des acteurs au sommet d’un art qu’ils ne maitrisaient pas nécessairement à la base. Mention spéciale à Dakota Johnson qui, s’il est vrai que c’est la première fois de sa vie qu’elle pratique la danse, est sacrément douée.

Pour ce qui est de l’album créé spécialement pour le film et dont la pochette aux couleurs criardes a déjà fait nombre d’aveugles parmi les cinéphiles, je ne peux que me réjouir d’une telle richesse. De même, j’ai été agréablement surpris de constater que les bruitages du métrage faisaient entièrement partie de la bande son. Je pense que si ça n’avait pas été le cas, des morceaux tels que The Hooks auraient été pour le moins ennuyeux. En l’occurence, ce dernier fait partie de mon top cinq de mes morceaux préférés avec Suspirium, Sabbath Incantation, Volk et Unmade. Je ne peux que vous recommander de l’acheter, de l’écouter et de le réécouter. Il faudra bien ça pour patienter en attendant la sorti du film en Blu Ray en Mars 2019 et, sans doute, sur la plateforme d’Amazon Prime, ce qui serait une très bonne surprise.

Pour conclure, je n’irai pas par quatre chemins. J’ai été comblé par ce Suspiria, de bout en bout. Plus qu’un très bon film, pour moi, c’est une obsession. À la sortie, c’est un véritablement sentiment d’accomplissement et de satisfaction, d’avoir touché au sublime l’espace d’un instant, d’avoir capté l’essence des beautés esthétique et non-esthétique au sein d’une même œuvre qui refuse de quitter mon esprit. Au final, si la magie existe bel et bien, elle porte un nom : Suspiria deuxième du nom, successeurs émérite du film de Dario Argento ayant réussi l’exploit que tout le monde pensait impossible de surpasser son illustre prédécesseur.

 

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