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Jason Barrio, auteur et interprète de #Condamné 03-64 : “Cette pièce raconte un internement dans lequel le seul espace de liberté est la poésie”

Tout est parti d’un article paru en 2017 dans le magazine moscovite d’opposition Novaïa Gazeta. Elena Milachina, journaliste réputée y dénonçait des centaines d’arrestations, de tortures et d’assassinats d’homosexuels en Tchétchénie. C’est en réaction à cette actualité que Jason Barrio a créé « Condamné #03-64 » qui raconte l’histoire de Pavel, homosexuel tchétchène emprisonné, torturé et assassiné à cause de son orientation sexuelle.

Propos recueillis par Victorien Biet.

Jason, aujourd’hui, tu nous présentes ta pièce « Condamné #03-64 ». Qu’est-ce que ça raconte ?

Cette pièce parle de la répression des homosexuels en Tchétchénie. Elle est issue d’une performance créée en juin 2017 suite à l’article paru sur Novaïa Gazeta. Elle raconte l’histoire de Pavel, un homosexuel tchétchène maintenu dans une prison illégale, du moins aux yeux de la constitution russe. À travers « Le Dernier Jour d’un Condamné » de Hugo, nous découvrons son arrestation. Cet ouvrage se veut assez universel puisqu’on ne sait pas quel est le motif de l’arrestation. On suppose que c’est un meurtre mais ça n’est pas explicitement dit. Ça m’intéressait de travailler avec ce texte parce-qu’il parle de l’intérieur, de la cellule, du quotidien et de comment la pensée arrive à survivre. 

Puis il nous parle aussi de son quotidien et de sa famille, tout ce qui existait avant son arrestation. 

Ce que je voulais au sujet de Pavel et de ses derniers jours, ses dernières heures, c’était montrer qu’il avait essayé d’avoir une vie normale aux yeux de la société tchétchène en défendant la vie de sa femme, la vie de sa mère, la vie de sa fille. L’important était qu’il ne soit pas purement tchétchène. Il faut savoir que ce pays est une république autonome et que différentes communautés y cohabitent. Donc, ça n’est pas simple comme territoire. Ils sont tous russes mais il y a des disparités. Donc ça raconte ça et son internement dans lequel le seul espace de liberté est la poésie, le seul moyen d’aller ailleurs. C’est pour cette raison que j’ai fait de ce personnage un bibliothécaire. Ça a permis de lui donner un accès à la littérature et ça justifie ses envolées lyriques lorsqu’il cite Hugo ou Rimbaud, toutes ces choses qui le traversent. 

Pour passer de la performance au théâtre, on a ajouté pas mal de texte et j’ai aussi beaucoup écrit pour évoquer son arrestation pour expliquer comment se passe la vie dans la prison. Avec des passages de l’ordre du désir, par exemple. Il y a trois temps, en fait : un premier où il parle de lui, de sa vie, de sa lutte intellectuelle, un deuxième qui est un happening lorsqu’il est surpris en plein élan de liberté par un gardien qui provoque une humiliation publique et un troisième où il évoque son amant et son arrestation qui aboutit à l’exécution de Pavel par sa propre famille.

“Le théâtre n’est pas simplement un endroit de divertissement pour moi.”

Qu’est-ce qui t’a motivé à reprendre ce sujet ?

Le choc, tout d’abord, et le fait que les médias n’en parlent pas, en pleine élection présidentielle. C’est pas simple de faire du journalisme en Russie et à plus forte raison en Tchétchénie. Donc ça m’importait de faire savoir ça à travers une performance. Le théâtre n’est pas simplement un endroit de divertissement pour moi. Ce qui me semble important, c’est que le théâtre puisse être un endroit où on peut suivre un processus. Ça aurait sans doute eu plus d’impact d’en parler pendant deux minutes sur YouTube mais ça m’importait de faire un spectacle avec l’idée que le spectateur rentre dans le processus de condamnation. On est avec le condamné pendant un laps de temps. Au début, la performance durait 25 minutes et on est passés à 1h de spectacle. À la fois, le théâtre est éphémère mais permet aussi ces rencontres-là qui ne sont pas du tout éphémères.

D’où t’est venue l’idée de reprendre l’ouvrage d’Hugo pour ta pièce ? 

Au départ, c’était un hasard. Je la relisais et ça m’est apparu comme une évidence. Et puis l’idée de la transposition n’était pas très difficile. La langue de Hugo est tellement forte qu’il a suffi de la transposer à cette situation pas du tout universelle pour que ça fonctionne immédiatement. Ce choix m’est aussi venu en cherchant un moyen de sublimer la violence. Si je n’avais pas fait ça et si je n’avais fait qu’écrire, il n’y aurait pas eu cet élan poétique. Ça aurait nui à ce qu’on voulait raconter car le sujet est tellement violent et insoutenable que ça doit passer par une langue qui sublime ce qui se passe. Sinon c’est trop premier degré. À la fois, ça m’intéresse de donner la parole à ces victimes mais ça passe aussi par en faire des héros par la langue. D’où mon choix pour Hugo. Évidemment, les évènements de Tchétchénie rappellent les crimes commis par les nazis sur les homosexuels pendant la guerre. Ça m’a conduit à me pencher sur d’autres ouvrages dont le témoignage de Pierre Seel, « Moi, Pierre Seel, Déporté Homosexuel », publié en 1994 sur les conseils de Jean Le Bitoux, rédacteur en chef du magazine Gai Pied. 

“On a regardé le film et ça m’est apparu comme une évidence qu’il devait arriver en ouverture de ma pièce.”

Tu as choisi d’ouvrir ta pièce avec un court-métrage intitulé « Aujourd’hui ». Que peux-tu nous en dire ? 

Les choses se font souvent par hasard mais pas sans raison. Le hasard a été que le compagnon de l’organisatrice du festival durant lequel a été jouée ma pièce avait également traité de ce sujet dans un court-métrage. À l’époque, il pensait faire de la science-fiction mais au final, pas du tout. Le hasard veut que l’acteur qui joue, Hugo Léonard, était en cours avec moi. On a regardé le film et ça m’est apparu comme une évidence qu’il devait arriver en ouverture de ma pièce. Ces deux objets artistiques se complètent car le film raconte l’arrestation, les dernières heures d’un couple homo dans une société française où l’homosexualité est repénalisée et considérée comme une maladie mentale et moi je raconte la même chose transposée en Tchétchénie. 

Au final, comment ça s’est passé ? Que retiens-tu de cette représentation ? 

Ça s’est bien passé, surtout qu’elle avait le goût d’une première. J’étais content car il y avait beaucoup de monde et l’association Le Refuge a fait venir trois jeunes dont un moldave qui a été très touché par le spectacle. Je suis très content et touché, surtout par les témoignages qui me sont parvenus. C’est là qu’on voit le sens de mon métier. Seule déception : j’aimerais que les associations et les politiques s’en emparent davantage. Qu’il y ait un relai plus important pour que ce spectacle ait une vie. Malheureusement, les programmateurs nationaux ne se sont pas déplacés, de même que la DRAC. Ils sont surchargés, c’est vrai, mais sans eux, je ne pourrai pas faire vivre ce spectacle. J’espère que les gens vont se mobiliser car je pense que ce spectacle a du sens aujourd’hui.

Donc pas d’autres représentations pour le moment ? 

Non, malheureusement. On n’a même pas encore pu prendre le temps de débriefer, de voir le nombre d’entrées et surtout ce qu’il est possible de faire avec le Lavoir Moderne Parisien mais nous avons bon espoir de pouvoir jouer très bientôt la pièce en dehors de Paris mais je ne vous en dit pas plus pour l’instant !

PLUS D’INFOS :
– barrio.jason@gmail.com
– la.compagnie.theatre.machine@gmail.com
Page Facebook de Jason Barrio.

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