MON ACTU, POLITIQUE, SOCIÉTÉ

POURQUOI J’AI DU MAL À DORMIR LA NUIT (CHRONIQUE #4)

Allez savoir pourquoi, j’ai énormément de mal à dormir en ce moment. Pourtant, qu’on se le dise, je n’ai absolument aucune raison de ne pas dormir. Au contraire : quasiment tout va bien dans ma vie, je ne suis pas dans le plus profond des mals comme ça a pu être le cas auparavant et je me paye même le luxe d’étudier dans un cursus qui me plaît. Alors quoi ? Qu’est-ce que cette chose qui me fait veiller, dans mon lit, jusqu’à deux heures du matin et me réveiller complètement desséché vers quatre heures pour ne pas me rendormir avant cinq heures alors que je dois me réveiller une heure et demi plus tard ? 

Je pense, je pense, je pense tout le temps. Je pense au passé, je pense au malheur, je pense à tous ces gens qui vivent en meute alors que je vis seul. C’est frustrant, n’est-ce pas ? D’avoir pour idéal ce qui est justement le propre de l’idéal : la fiction. Ça a toujours été ainsi et les présages m’indiquent que ce sera toujours ainsi, jusqu’au dernier jour. Parce-que je suis un inadapté social. Je fais rire les gens un quart de seconde puis je me retire dans le boudoir. On me câline, on me bichonne, on me dit que tout va bien aller mais ces moments ont une fin. Et c’en est chaque fois plus douloureux.

Alors est-ce d’un corps, que je manque ? Que je me demande, allongé dans mon lit défait, le regard posé sur le filet anti-pigeons tendu sous mes fenêtres, dernier bastion de la tranquillité grabataire de mes voisins du dessous face à ces nobles volatile de la famille des columbidae (merci Wikipédia) qui, par conséquent, sont bien aise de venir chier sur mon balcon.

Non, je ne pense pas que ce soit d’un corps que je manque. Quand bien-même l’esprit est-il déjà de trop dans mon idéal même si je sais que je ne pourrais me résoudre à vivre avec un homme, une femme, un.e non-binaire, un.e trans ou n’importe-qui d’autre si cette personne était dépourvue d’un cerveau (d’abord parce-que scientifiquement, ce serait de la nécrophilie). Pour autant, l’esprit reste de trop. Que dis-je, « l’esprit » ? La conscience ! Il me faudrait alors me justifier en permanence, m’expliquer, m’excuser. Me justifier de ressembler à ça, expliquer mes lectures et ce en quoi je crois, m’excuser d’être moi. Non pas qu’on me demande tout cela. Je suis l’obligé perpétuel de la bienséance et de l’honnêteté même si la vérité n’aura pas la même saveur si on la cuisine au sel et au poivre ou au paprika et au cumin. C’est ainsi pour moi comme pour tout imposteur ou toute personne persuadée pour Dieu sait quelle raison qu’elle est un imposteur. 

Comme si ne pas évoquer cette après-midi d’été durant laquelle mon père avait pissé contre un arbre dans la forêt et où je m’étais efforcé de me retenir car je ne voulais pas ressembler à ça, c’était déjà mentir un peu. Déjà, je voulais tuer le père. Et ne pas le dire, ne pas en faire mention, tout comme ne pas faire le listing complet des 500 bouquins de ma bibliothèques pour éviter les mauvaises surprises, c’est prendre le risque de mentir par omission, c’est prendre le risque d’en parler un jour et de s’apercevoir qu’aucun de nous deux ne connaît véritablement l’autre.

Ce besoin constant d’expliquer, de rationaliser, de mettre à plat, pour assurer une compréhension mutuelle, impossible à 100% si j’en crois mes cours de linguistiques, c’est ce qui me pourrit l’existence car, puisqu’il est impossible de tout rationaliser et de faire accepter à tout le monde qu’il existe une vérité et que c’est celle-ci, alors j’y pense, j’y pense et j’y repense encore et la douleur que je ressens est d’autant plus intense, renforcée sans cesse par un sentiment d’injustice qui m’envahit chaque fois que je suis enfermé dans une case alors que mes opinions sont l’antithèse du concept d’absolu. 

Ça me rappelle justement cette phrase qu’on m’avait dite au collège et qui n’est jamais sortie de ma mémoire. Cette punchline philosophique qui s’ignorait et qui hante encore mes nuits, à l’âge canonique de 21 ans. « Tu imagines, si tu étais lui ? » avait demandé l’un de mes petits camarades à son voisin de bureau à mon propos. Peut-être ne pensait-il pas à mal ? Peut-être ne faisait-il que me plaindre en compatissant aux humiliations que je subissais au quotidien ? Pensez-vous. Et pourtant, il avait raison. Du plus profond de sa bêtise, il avait raison. Car personne ne peut s’imaginer ce que c’est que d’être moi. 

Et si personne ne peut s’imaginer ce que c’est que d’être moi, c’est parce-que personne, pas même moi qui évoque ce problème, n’est capable de transposer, de se projeter. Ça n’est pas dans notre culture que de rentrer dans la tête des autres pour ressentir ce qu’ils ressentent. Chacun sa merde et si tu as des soucis, si tu te sens mal, c’est de ta faute ou alors c’est que tu es trop sensible. Après tout, la vie n’est-elle pas par nature imbuvable ? Et si tu es incapable de la boire avec son amertume sans ta dose de sucre, alors tu peux tout aussi bien crever parce-qu’y vivre est par essence illusoire. 

Insensible, je l’étais aussi. J’ai souvent considéré certains problèmes propres à d’autres personnes ou à d’autres communautés comme de peu d’intérêt, futiles, exagérés. J’ai souvent dit que hurler était inutile. J’ai pensé que protester n’avait pas d’intérêt car, pour le moi du passé, tout combat sur la place publique est un peu le voisin bourré dans la grande cage d’escalier de la vie à deux heures du matin un dimanche soir. Peut-être est-ce ça. Ou peut-être est ce remontage de bretelles qui, après une énième protestation contre ce jeu qui consistait à m’accuser de tous les maux dans la cour de récréation lorsque j’étais tout petit, acheva de me convaincre qu’il n’y avait pas de justice parce-que, dans la réalité, ça ne sont ni les gentils ni les méchants qui gagnent. Ce sont les plus nombreux et je n’en fais pas partie.

« Lorsqu’on t’envoie dans mon bureau, me disait la directrice d’école, même si ça n’est pas toi qui est en faute, tu dois encaisser et arrêter de toujours contester. Parce-qu’ici c’est moi qui dis qui a raison. »

Depuis ce jour-là, j’ai arrêté de me plaindre, il me semble. Et je crois que je suis devenu un peu dingue. Comment ne pas l’être ? J’en suis même venu à penser que je faisais effectivement tout ce qu’on me reprochait. J’en arrivais à penser que j’avais peut-être un problème et que je ne me rendais pas compte des bêtises que je commettais. Il faut dire, d’ailleurs, que certaines, frôlaient parfois l’absurde. Comme ce jour où un gros petit garçon a frappé de toutes ses forces dans une vitre de l’école pour la casser, juste parce-qu’un de ses amis lui avait dit, faussement, que je l’avais insulté. J’ai été puni. C’est tout. Fin de l’histoire. 

Et encore aujourd’hui, je suis incapable d’en vouloir aux gens qui me bousculent dans la rue. Je suis incapable de hausser le ton. Je parle tout bas, si bien que les gens ont du mal à m’entendre. Et, lorsqu’on me crie dessus ou lorsqu’on me fait une réflexion, j’ai tendance à fondre en larmes. C’est surement pour ça que je n’arrive pas à rencontrer des gens et à m’inscrire dans une relation sur la durée sans avoir à me justifier ou à m’excuser sans arrêt. C’est surement pour ça, aussi, que je préfère rester seul. Et, au final, c’est très certainement pour ça que j’ai du mal à dormir la nuit. C’est le serpent qui se mord la queue. 

Une fois encore, je vous remercie d’avoir lu ce nouveau billet d’humeur un peu tiré par les cheveux. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il sortait du cœur. Je vous dis à très bientôt et à la semaine prochaine pour de nouvelles aventures qui, je l’espère, vous feront rire davantage que celle-ci. 

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