ACTUALITÉ, CULTURE

Maxime Floris, acteur : “J’ai toujours aimé raconter des histoires”.


Crédit photo : Felix Tak

Sympathique, passionné et bourré de talent (tout en restant humble, c’est un super-combo), Maxime Floris est de ces jeunes artistes comme on en fait peu. Que ce soit dans la comédie, l’écriture ou la réalisation, le jeune-homme s’investit pleinement pour – un jour, peut-être – toucher les étoiles. Justement, candidat au concours “Révélation des Étoiles” (remarquez comme ma transition est habile), Maxime s’envolera très bientôt pour Hollywood afin de réaliser son rêve. Il nous en dit plus !

Propos recueillis par Victorien Biet.

Maxime, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Je m’appelle Maxime Floris, je suis comédien, auteur et réalisateur. Je suis né à Fontainebleau, c’est un point commun que je partage avec un roi de France et un auteur de BD. Quand j’étais petit je voulais être les deux.

Comment t’est venu ce goût pour les arts du spectacle ?

J’ai toujours aimé raconter des histoires et interpréter des personnages. Les jeux d’enfants se sont transformés en bandes dessinées, puis en nouvelles manuscrites, puis en contenu audio sur un magnétophone, et enfin en petits films, qui je l’espère deviendront grands.

Crédit photo : Felix Tak

Quelles sont tes inspirations ?

J’aime intégrer de la fantaisie et de l’onirisme dans le quotidien. Pendant que je te parle je vois un homme seul installé à une table. Je lui ai déjà inventé trois vies. Il commence à tousser, dans pas longtemps il en aura une quatrième.

En ce qui concerne les cinéastes qui m’inspirent, il y a Gregg Araki. Son cinéma est empreint d’une grande liberté, dans le ton et la forme, et il sait créer des personnages vraiment attachants. En France, je retrouve les mêmes qualités chez Yann Gonzalez et Bertrand Mandico. Tant de poésie et de passion, tout en étant ancrés dans des questions très concrètes et actuelles. Le pouvoir de la fable. J’aime aussi beaucoup Quentin Dupieux. Il crée son monde, à la fois si près et si loin du nôtre. Il me stimule pour créer le mien. Du côté de l’interprétation, j’ai grandi avec Louis de Funès et Jim Carrey, qui ont créé leur identité, leur style, tout en y apportant suffisamment de nuances pour surprendre le spectateur.

“Je sais que j’ai une grande part de féminité en moi.”

Par la suite, j’ai été beaucoup plus influencé par les actrices, qui pour moi offrent plus de nuances que leurs homologues masculins. J’ai développé une obsession pour Delphine Seyrig et Julie Andrews, qui sont d’une grande délicatesse tout en étant à chaque fois le moteur du film. Juno Temple me fascine. Il y a une multitude d’émotion dans un seul de ses yeux. Je sais que j’ai une grande part de féminité en moi, tout en étant parfaitement à l’aise avec mon corps d’homme. C’est comme si un adolescent et une femme d’âge mûr cohabitaient dans mon cerveau. Ils prennent soin l’un de l’autre et construisent ensemble.


Crédit photo : Lada Vesna

Parle-nous de Révélation des Étoiles. Comment as-tu intégré ce concours ?

C’est un concours national de talents qui regroupe des artistes de plusieurs disciplines : acting, chant, danse, mannequinat, magie… L’objectif est de constituer une équipe pour représenter la France lors d’un autre concours, le Championnat Mondial des Arts du Spectacle, qui se déroule à Hollywood en juilet et qui met en compétition 1500 artistes, venus de 60 pays différents.

“J’ai ouvert une cagnotte en ligne à laquelle les gens peuvent participer.”

J’ai rencontré la directrice de Révélation des Étoiles en octobre 2018 après une performance de body painting, et à la fin du mois j’ai été sélectionné pour intégrer l’équipe de France. Je partirai donc à Hollywood en juillet prochain ! Le vrai challenge pour moi, c’est de financer ce concours, parce que le règlement impose de ne passer que par le sponsoring.

De quelle manière nos lecteurs peuvent-ils te soutenir dans ton projet ?

En complément de l’aide que les marques peuvent m’apporter, j’ai ouvert une cagnotte en ligne à laquelle les gens peuvent participer. Il n’y a pas de montant minimum, j’estime que chaque don est important. Les gens ne se rendent pas compte à quel point ils peuvent faire la différence.

Crédit photo : Maxime Floris

Où te vois-tu dans dix ans ?

C’est difficile pour moi de répondre à cette question étant donné que je n’ai toujours pas décidé de ce que je vais manger ce soir. Disons qu’à l’heure qu’il est j’ai deux grands rêves : décrocher un premier rôle dans un long métrage, et en réaliser un.

As-tu d’autres projets en ce moment ou à l’avenir ?

J’ai deux projets de courts métrages, dont l’un va se tourner mi-mai, et en juin je serai au théâtre pour une mise en scène de La Main leste, d’Eugène Labiche. J’ai également participé à un projet photographique, Iconic d’Étienne Clotis, dans lequel j’interprète Jim Morrison.

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Je soutiens Maxime !

50 NUANCES DE GAY, CULTURE, SOCIÉTÉ

Jason Barrio, auteur et interprète de #Condamné 03-64 : “Cette pièce raconte un internement dans lequel le seul espace de liberté est la poésie”

Tout est parti d’un article paru en 2017 dans le magazine moscovite d’opposition Novaïa Gazeta. Elena Milachina, journaliste réputée y dénonçait des centaines d’arrestations, de tortures et d’assassinats d’homosexuels en Tchétchénie. C’est en réaction à cette actualité que Jason Barrio a créé « Condamné #03-64 » qui raconte l’histoire de Pavel, homosexuel tchétchène emprisonné, torturé et assassiné à cause de son orientation sexuelle.

Propos recueillis par Victorien Biet.

Jason, aujourd’hui, tu nous présentes ta pièce « Condamné #03-64 ». Qu’est-ce que ça raconte ?

Cette pièce parle de la répression des homosexuels en Tchétchénie. Elle est issue d’une performance créée en juin 2017 suite à l’article paru sur Novaïa Gazeta. Elle raconte l’histoire de Pavel, un homosexuel tchétchène maintenu dans une prison illégale, du moins aux yeux de la constitution russe. À travers « Le Dernier Jour d’un Condamné » de Hugo, nous découvrons son arrestation. Cet ouvrage se veut assez universel puisqu’on ne sait pas quel est le motif de l’arrestation. On suppose que c’est un meurtre mais ça n’est pas explicitement dit. Ça m’intéressait de travailler avec ce texte parce-qu’il parle de l’intérieur, de la cellule, du quotidien et de comment la pensée arrive à survivre. 

Puis il nous parle aussi de son quotidien et de sa famille, tout ce qui existait avant son arrestation. 

Ce que je voulais au sujet de Pavel et de ses derniers jours, ses dernières heures, c’était montrer qu’il avait essayé d’avoir une vie normale aux yeux de la société tchétchène en défendant la vie de sa femme, la vie de sa mère, la vie de sa fille. L’important était qu’il ne soit pas purement tchétchène. Il faut savoir que ce pays est une république autonome et que différentes communautés y cohabitent. Donc, ça n’est pas simple comme territoire. Ils sont tous russes mais il y a des disparités. Donc ça raconte ça et son internement dans lequel le seul espace de liberté est la poésie, le seul moyen d’aller ailleurs. C’est pour cette raison que j’ai fait de ce personnage un bibliothécaire. Ça a permis de lui donner un accès à la littérature et ça justifie ses envolées lyriques lorsqu’il cite Hugo ou Rimbaud, toutes ces choses qui le traversent. 

Pour passer de la performance au théâtre, on a ajouté pas mal de texte et j’ai aussi beaucoup écrit pour évoquer son arrestation pour expliquer comment se passe la vie dans la prison. Avec des passages de l’ordre du désir, par exemple. Il y a trois temps, en fait : un premier où il parle de lui, de sa vie, de sa lutte intellectuelle, un deuxième qui est un happening lorsqu’il est surpris en plein élan de liberté par un gardien qui provoque une humiliation publique et un troisième où il évoque son amant et son arrestation qui aboutit à l’exécution de Pavel par sa propre famille.

“Le théâtre n’est pas simplement un endroit de divertissement pour moi.”

Qu’est-ce qui t’a motivé à reprendre ce sujet ?

Le choc, tout d’abord, et le fait que les médias n’en parlent pas, en pleine élection présidentielle. C’est pas simple de faire du journalisme en Russie et à plus forte raison en Tchétchénie. Donc ça m’importait de faire savoir ça à travers une performance. Le théâtre n’est pas simplement un endroit de divertissement pour moi. Ce qui me semble important, c’est que le théâtre puisse être un endroit où on peut suivre un processus. Ça aurait sans doute eu plus d’impact d’en parler pendant deux minutes sur YouTube mais ça m’importait de faire un spectacle avec l’idée que le spectateur rentre dans le processus de condamnation. On est avec le condamné pendant un laps de temps. Au début, la performance durait 25 minutes et on est passés à 1h de spectacle. À la fois, le théâtre est éphémère mais permet aussi ces rencontres-là qui ne sont pas du tout éphémères.

D’où t’est venue l’idée de reprendre l’ouvrage d’Hugo pour ta pièce ? 

Au départ, c’était un hasard. Je la relisais et ça m’est apparu comme une évidence. Et puis l’idée de la transposition n’était pas très difficile. La langue de Hugo est tellement forte qu’il a suffi de la transposer à cette situation pas du tout universelle pour que ça fonctionne immédiatement. Ce choix m’est aussi venu en cherchant un moyen de sublimer la violence. Si je n’avais pas fait ça et si je n’avais fait qu’écrire, il n’y aurait pas eu cet élan poétique. Ça aurait nui à ce qu’on voulait raconter car le sujet est tellement violent et insoutenable que ça doit passer par une langue qui sublime ce qui se passe. Sinon c’est trop premier degré. À la fois, ça m’intéresse de donner la parole à ces victimes mais ça passe aussi par en faire des héros par la langue. D’où mon choix pour Hugo. Évidemment, les évènements de Tchétchénie rappellent les crimes commis par les nazis sur les homosexuels pendant la guerre. Ça m’a conduit à me pencher sur d’autres ouvrages dont le témoignage de Pierre Seel, « Moi, Pierre Seel, Déporté Homosexuel », publié en 1994 sur les conseils de Jean Le Bitoux, rédacteur en chef du magazine Gai Pied. 

“On a regardé le film et ça m’est apparu comme une évidence qu’il devait arriver en ouverture de ma pièce.”

Tu as choisi d’ouvrir ta pièce avec un court-métrage intitulé « Aujourd’hui ». Que peux-tu nous en dire ? 

Les choses se font souvent par hasard mais pas sans raison. Le hasard a été que le compagnon de l’organisatrice du festival durant lequel a été jouée ma pièce avait également traité de ce sujet dans un court-métrage. À l’époque, il pensait faire de la science-fiction mais au final, pas du tout. Le hasard veut que l’acteur qui joue, Hugo Léonard, était en cours avec moi. On a regardé le film et ça m’est apparu comme une évidence qu’il devait arriver en ouverture de ma pièce. Ces deux objets artistiques se complètent car le film raconte l’arrestation, les dernières heures d’un couple homo dans une société française où l’homosexualité est repénalisée et considérée comme une maladie mentale et moi je raconte la même chose transposée en Tchétchénie. 

Au final, comment ça s’est passé ? Que retiens-tu de cette représentation ? 

Ça s’est bien passé, surtout qu’elle avait le goût d’une première. J’étais content car il y avait beaucoup de monde et l’association Le Refuge a fait venir trois jeunes dont un moldave qui a été très touché par le spectacle. Je suis très content et touché, surtout par les témoignages qui me sont parvenus. C’est là qu’on voit le sens de mon métier. Seule déception : j’aimerais que les associations et les politiques s’en emparent davantage. Qu’il y ait un relai plus important pour que ce spectacle ait une vie. Malheureusement, les programmateurs nationaux ne se sont pas déplacés, de même que la DRAC. Ils sont surchargés, c’est vrai, mais sans eux, je ne pourrai pas faire vivre ce spectacle. J’espère que les gens vont se mobiliser car je pense que ce spectacle a du sens aujourd’hui.

Donc pas d’autres représentations pour le moment ? 

Non, malheureusement. On n’a même pas encore pu prendre le temps de débriefer, de voir le nombre d’entrées et surtout ce qu’il est possible de faire avec le Lavoir Moderne Parisien mais nous avons bon espoir de pouvoir jouer très bientôt la pièce en dehors de Paris mais je ne vous en dit pas plus pour l’instant !

PLUS D’INFOS :
– barrio.jason@gmail.com
– la.compagnie.theatre.machine@gmail.com
Page Facebook de Jason Barrio.

50 NUANCES DE GAY, ACTUALITÉ, CULTURE

Nicolas Dupuis, photographe : “Je ne cherche pas la revendication, je montre que nous existons.”

Photographe talentueux et artiste plein de surprises, Nicolas Dupuis est un poète de l’image, sculptant ses vers dans la chaire et dans les muscles de ses modèles nus devant l’objectif. C’est à l’occasion de son exposition au Château de Lamorlaye que j’ai pu le rencontrer afin de l’interroger à la fois sur son œuvre, sur sa vision et sur ses inspirations. 

Propos recueillis par Victorien Biet.

Nicolas, qui es-tu ?

Bonjour, je suis Nicolas Dupuis, j’ai 20 ans dans ma tête mais j’en ai vraiment 45. Je suis originaire et je vis à proximité de Chantilly, à 35 km au nord de Paris, c’est à dire à l’autre bout de la terre pour un parisien. J’ai un parcours scolaire moyen, mais une vie professionnelle épanouie dans le milieu commercial, marketing et quelques années pour la presse gay. Ma vie était plutôt banale jusqu’à mes 25 ans avant que je croise mon premier garçon pour ne plus jamais désirer de filles. Depuis, ma vie pétille, je suis heureux en amour depuis 15 ans et j’ai trouvé ma voie artistique depuis seulement 6 ans avec l’envie de partager mon regard sur un univers intime.

“Mes photos sont le reflet de l’âme que je perçois de mes modèles en réalisant un instantané de leur être.”

Comment décrirais-tu ton art ?

Peut-être libre, expressif et poétique. Mon art est tourné vers l’humain. On m’a souvent dit que j’avais une manière spéciale de regarder dans les yeux, parfois déstabilisante. Mes photos sont le reflet de l’âme que je perçois de mes modèles en réalisant un instantané de leur être. C’est ma vision de la beauté, tout simplement.

Penses-tu que l’on peut te considérer comme un artiste Queer ?

C’est une bonne question. Est-ce à moi d’en juger ? J’aurai tendance à dire que oui, faisant partie d’une minorité et ayant un regard artistique naturellement orienté vers les modèles masculins. Très sincèrement, je ne me pose pas la question si je suis un artiste Queer ou pas Queer. Je suis déjà flatté qu’on me considère comme artiste tout simplement. Mes photos trouvent certainement une partie de leur public dans la communauté Queer, mais je me fais aussi une mission de les montrer à tout public afin d’ouvrir les esprits. Je ne cherche pas la revendication, je montre que nous existons.

Difficile de vivre de la photographie, en France, en 2019 ?

Heureusement pour moi, je n’ai jamais fait de la photo pour en vivre. Je vis ma passion avant tout. Je suis auto-entrepreneur pour être réglo, mais je fais uniquement les photos qui me plaisent et qui respectent mon univers artistique. Pour ne pas ternir ma passion, je me paie le luxe de refuser toutes les prestations de photos de mariages, de grossesses, de nouveaux nés qui pour moi sont des obligations économiques qui peuvent tuer une passion. Je sais pourtant que ces prestations sont indispensables pour les collègues dont la photo est leur activité principale. Je respecte leur courage et leur laisse leur gagne pain.

Quelles sont tes inspirations ?

Elles sont multiples et je papillonne sur le web nourrir ma curiosité d’image sans jamais connaître l’overdose. J’ai été frappé par créativité et l’audace de Pierre et Gilles ou de David LaChapelle. Je suis aussi curieux du parcours de Julien Benhamou et de Cédric Rouillat qui ont une longueur d’avance sur moi avec la particularité de shooter dans des lieux mythiques. Je vais aussi chercher l’inspiration dans le style et la musique de Years & Years, Fisherspooner, les Sexy Sushi (et autres groupes de Julia Lanoë), la Femme… Je suis très inspiré par la culture underground.

“Plus de 15 œuvres en tirage limité au format 90x60cm sont encore visibles jusqu’au 16 mars prochain” (au Château de Lamorlaye – NDLR).

Parles-nous de ton exposition au Château de Lamorlaye.

J’ai d’abord commencé l’année en exposant 4 de mes œuvres de danseurs nus masculins au Salon de la Photo de Gouvieux (à coté de Chantilly) qui regroupe le travail de 40 photographes et réunit plus de 800 visiteurs en 3 jours seulement. J’ai eu l’honneur d’être primé et de recevoir le prix de la meilleure série.

Le château de Lamorlaye m’a ensuite contacté pour savoir si j’avais une série d’œuvres plus conséquente, et si j’étais intéressé pour une résidence exclusive de ma série pendant plus d’un mois dans ce lieu magnifique. Je n’ai pas hésité à dire oui car mes tirages étaient déjà prêts. Le vernissage a été un succès. Plus de 15 œuvres en tirage limité au format 90x60cm sont encore visibles jusqu’au 16 mars prochain au premier étage du château (15 rue Michel Bléré, 60260 Lamorlaye). L’entrée est libre et gratuite tous les jours sauf le dimanche. Le château, son parc et l’expo méritent le détour. N’oubliez pas de laisser un mot dans le livre d’or.

Quelle est ton actualité à venir ?

Il est encore un peu tôt pour faire des annonces officielles, mais j’ai des projets qui se concrétisent pour des photos dans des lieux différents du studio, peut-être sur Paris, mais chut ! Je vais continuer mon travail avec les danseurs pour créer une nouvelle série artistique en prenant de nouveaux risques. Je vais également oser d’autres thématiques. Je souhaiterais aussi que mes œuvres exposées actuellement au château de Lamorlaye trouvent une nouvelle résidence sur la capitale cette fois-ci. Je crois assez aux opportunités artistiques car je progresse ainsi depuis que j’ai commencé la photo de modèles, je suis donc quelqu’un qui sera particulièrement attentif aux nouvelles propositions (lieux d’expo, lieux de shooting, modèles, projets). La vie n’est faite que de hasard et de rencontres, j’en fais des photos.

PLUS D’INFOS :
Son site officiel.
– Instagram : @nicolas.dupuis.photographe

50 NUANCES DE GAY, ACTUALITÉ, CULTURE

Christophe Garro, metteur en scène de 5 Guys Chillin’ : “Il est difficile aujourd’hui de ne pas être confronté au chemsex dans le milieu gay”.

La consommation de drogues dans le milieu gay n’est pas une nouveauté. Pourtant, chaque année est plus meurtrière que la précédente et le phénomène du “chemsex” qui consiste en des rapports sexuels sous l’influence de stupéfiants ne fait que progresser. C’est pour cette raison que Christophe Garro a entrepris d’adapter 5 Guys Chillin’, la pièce de Peter Darney, sur les planches du théâtre Clavel du 23 janvier au 27 février 2019. Il nous raconte son aventure, accompagné de ses cinq talentueux comédiens.

Propos recueillis par Victorien Biet

Christophe, racontes-nous ton parcours.

5 Guys Chillin’ est ma troisième mise en scène. J’ai fait du théâtre en tant que comédien pendant quelques années, interprétant des personnages dans différentes pièces comme Roméo et Juliette, la Ronde, Roberto Zucco, puis j’ai ressenti le besoin d’adapter le roman “Deux garçons, la mer” de l’irlandais Jamie O’Neill, qui a été une formidable aventure et que nous avons joué dans plusieurs théâtres en 2014 et 2015. Cela m’a donné envie d’écrire, j’ai donc en parallèle écrit mon premier roman Tybalt & Mercutio qui est en vente aux Mots à la bouche entre autres, et ma pièce Cold Water, située en Irlande, pays dont je suis tombé amoureux. J’écris des nouvelles et je viens de terminer un nouveau roman que j’espère pouvoir éditer bientôt et qui parle notamment de chemsex.

C’est d’ailleurs le thème de 5 Guys Chillin’. Qu’est-ce que ça raconte ?

C’est une pièce anglaise écrite par Peter Darney sur la base d’interviews qu’il a réalisées auprès de personnes pratiquant le chemsex, et qui a connu du succès à Londres où elle a été créée, puis à New York, Sydney et Toronto. Elle a reçu plusieurs prix au festival d’Edimbourg et au festival de théâtre gay de Dublin. Je suis tombé dessus en faisant des recherches pour mon roman, j’ai tout de suite eu envie de la traduire et son auteur a été enthousiaste quant à sa création à Paris.

“La situation continue à prendre de l’ampleur et de plus en plus de garçons ont besoin d’aide.”

Parles-nous un peu des personnages.

Julien est l’hôte de la soirée dont il est question dans la pièce. Ancien styliste, il a perdu son travail à cause des drogues et des soirées qu’il organise et qui peuvent durer plusieurs jours. Il est interprété par Vincent Vilain, que je connaissais et qui fut le premier à qui j’ai parlé du projet.

Il est rejoint par Mark, interprété par François Guliana-Graffe, comédien que j’avais déjà vu sur scène et qui faisait partie de mon entourage. Mark se tient un peu en retrait du milieu gay, mais il y fait régulièrement des incursions.

Mehdi était dans la version originale PJ, un pakistanais. J’ai tenu avec l’accord de Peter, à adapter la pièce à Paris, et PJ est devenu un maghrébin de deuxième génération qui supporte le poids des traditions. Il est interprété par Jonathan Louis.

Raph est vendeur dans un sex-shop. Accro au chems, c’est le personnage le plus charismatique, tout comme son interprète, Charlie Dumortier.

Benoit est le personnage pour lequel j’ai eu le plus de difficulté à trouver le bon comédien. Et puis un jour j’ai rencontré Lionel Rousselot. On a pris une bière, le courant est passé et je me suis dit, le voilà !


Christophe Garro en compagnie de sa troupe de comédiens !
(CRÉDIT PHOTO : Daniele Pintore)

Pourquoi une pièce sur ce thème ?

Il est difficile aujourd’hui de ne pas être confronté à cela dans le milieu gay, surtout à Paris. Les rencontres sur les applis incitent de plus en plus à ce type de soirée. J’ai moi-même été confronté à cela, c’est tentant, excitant, vertigineux et ça m’a fait peur. Pour en avoir discuté avec pas mal de personnes, dont Stephan Vernhes le responsable du Spot, la situation continue à prendre de l’ampleur et de plus en plus de garçons ont besoin d’aide. C’est pour cette raison que je pense que nous avons besoin d’œuvres comme 5 Guys Chillin’.

“Je veux que, par le biais de mon travail artistique, les personnes puissent engager la discussion, s’informer.”

Quelles sont les solutions à ce problème, d’après-toi ?

Je ne suis pas assez bien placé pour pouvoir parler de solutions, mais je pense qu’il est important d’en parler. D’ouvrir la discussion sans porter de jugement sur ceux qui pratiquent le chemsex. Certains d’ailleurs le vivent très bien. Ce qui m’a plu au travers de la pièce c’est qu’aucun jugement n’est porté. Je veux que, par le biais de mon travail artistique, les personnes puissent engager la discussion, s’informer. C’est aussi pour cela que j’ai voulu intégrer le Centre LGBT et Aides à ce projet.


Je commence à me poser des questions dans la mesure où c’est mieux rangé chez eux que chez moi.

Parles-nous de ton travail de mise en scène sur la pièce. 

On a créé une belle troupe avec ces comédiens. Tous avaient envie de parler de ce sujet et de porter un thème fort, un véritable thème de société. Nous répétons ensemble, échangeant sur les personnalités de chaque personnage, je les ai laissés libres de créer leur identité, ce qui me semblait important. Que chacun amène sa patte. Je suis assisté d’Emily Paillette qui m’est d’un grand secours, prenant tout en note à chaque répétition et me laissant ainsi la liberté de modeler tel un chef d’orchestre. Et puis c’est bien d’avoir l’œil d’une fille sur ce type de projet tellement masculin !

Quels sont tes futurs projets ?

Je souhaite que la pièce touche les spectateurs, et qu’on puisse continuer à la jouer, j’aimerais qu’on puisse la montrer dans des villes de province, j’ai déjà des sollicitations. Et puis j’ai mon roman qui me tient à cœur et que j’ai envie de donner à lire au public.

Une petite bande-annonce qui donne envie d’en savoir plus !

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ACTUALITÉ, CULTURE

Suspiria : Sorcières et Art Contemporain.

Pour certains, comme pour moi, Dario Argento, c’est un peu comme une sorte de mythe. On ne touche pas au Maître Yoda de l’horreur italien ! C’est vrai, lorsque j’ai appris que Blumhouse allait “rebooter” la saga Halloween, j’ai un peu tremblé sur mes bases et il en fut de même, si ce n’est plus, pour ce qui est de Suspiria que beaucoup érigent en exemple horrifique, cinématographique et artistique… même si, admettons-le, il a assez mal vieilli. Je m’attendais donc au pire d’autant que j’ai toujours trouvé Dakota Johnson, qui incarne ici le rôle principal, pour le moins insipide. Heureusement, je m’étais lourdement trompé.

Par Victorien Biet

Par où commencer ? J’ai eu besoin de deux visionnages, dans la même salle, à trois jours d’intervalle, pour me faire une idée de ce que valait véritablement ce Suspiria. Il faut dire que Luca Guadagnino, à qui nous devons le fameux Call Me By Your Name, ne nous a pas épargnés avec ce pseudo-remake qui est plus un grand nettoyage de printemps de l’œuvre original et un coup de balais aux idées préconçues que pouvaient s’en faire les puristes. Trêve de métaphores ménagères. Je suis ressorti de la salle ensorcelé, encore plus la seconde que la première fois.

Aux sources de l’horreur.

Oppressant, malaisant et parfois même insoutenable, ce Suspiria aura sans doute été l’une de mes expériences cinématographiques les plus intenses. Ça n’est pas pour rien que, durant les deux séances, de nombreux spectateurs se sont levés pour quitter la salle durant les scènes les plus malsaines. Rires de dégout, cris de terreur et gémissements apeurés se succèdent et, durant plus de deux heures de film, les spectateurs sont écrasés dans leur siège. Je dois avouer que je n’avais jamais vu ça.

En ce qui me concerne, le métrage de Guadagnino m’a marqué tout autrement. En effet, lors du générique de fin, j’ai eu l’étrange sensation d’être l’un des rares dans le public a avoir compris ce que voulait faire le réalisateur. Bien-sûr, la violence extrême et les effusions de sang m’ont bien marqué, surtout la première fois, mais je pense intimement qu’il faut savoir voir plus loin et comprendre la profondeur du message à la fois politique et artistique de cette sauvagerie, mais nous y reviendrons.

Ça n’est d’ailleurs pas le principal ressort horrifique du film puisque c’est avant tout sur son ambiance que le réalisateur a misé. Point de screamers et autres épouvantables clichés de l’épouvante contemporain. C’est le mystère, l’invisible, qui nous fait frémir. C’est le pouvoir immense et mystérieux de ces sorcières plongées dans un Berlin-Ouest sombre en pleine décrépitude. C’est la beauté anarchique et infernale de Volk, le ballet servant de toile de fond artistique à la Compagnie Markos tout au long du film. C’est brillant et ça fonctionne complètement. Bon, vous n’en ferez pas des cauchemars non plus mais j’en connais plus d’un qui rentrera chez lui dans le silence, seul avec ses pensées, après un visionnage éreintant.

Pouvoir aux filles (et aux opprimés) !

Il faut le dire, ce Suspiria est une petite révolution, à l’horizon 2018, alors que les conservateurs du monde entier s’unissent pour renvoyer les femmelles dans leur cuisine, les racisés dans leur “pays d’origine” et pour faire taire les revendications des minorités sexuelles et de genre. Pour le coup, le film côche toutes les cases et fait un carton plein militant sans jamais aborder très explicitement ces différents sujets.

Tout d’abord, il convient de souligner l’importance qu’est donnée aux femmes dans ce film. C’est simple : il n’y a qu’un seul personnage masculin d’importance et, je vous le donne en mille : il est joué par une femme. Les autres ne sont que des figurants ou sont tout bonnement “castrés” par les sorcières qui prennent un malin plaisir à humilier leur virilité toxique de mâles dominants. Quelle jubilation. Suspiria est reçu d’entrée au test de Bechdel et avec les honneurs.

Le deuxième point qui m’a marqué est le traitement de la sexualité et de la question du genre. En effet, ici, la sexualité est traitée de manière élégante et pudique. On pourra même y voir une sorte de pansexualité assumée et normalisée des personnages qui cultivent sans cesse l’ambiguïté au niveau de leurs relations. C’est d’autant plus flagrant, lors de la dernière moitié du film, lorsque l’on cherche à comprendre la nature du rapport entre Suzie et Madame Blanc qui, pour moi, va beaucoup plus loin qu’une simple relation mère/fille.

Un point sur Caroline (Gala Moody).

Silencieuse tout au long du film et faisant office de simple figurante, elle est peut-être celle qui m’aura le plus intrigué durant le visionnage. Visiblement, avec le choix de cette danseuse professionnelle pour jouer, dans son premier rôle au cinéma, le personnage de Caroline, Guadagnino a également tenu à évoquer la notion de genre. En effet, la jeune danseuse se plaît à cultiver l’ambiguïté sur son genre, que ce soit dans le film ou sur ses réseaux sociaux où elle se revendique 100% Queer. Charmé du début à la fin par ce visage aux contours étonnants et délicats, j’ai tant espéré qu’elle soit un garçon (simple question d’orientation sexuelle) ! Mais j’ai été contraint à me rendre à l’évidence lorsqu’après une courte recherche sur Google, je découvrais qu’il s’agissait de Gala Moody, une jeune femme qui demeurera, je l’espère, mon seul coup de foudre féminin.

Finalement, je déplore que le seul rôle racisé du métrage soit si effacé. Bien que l’on comprenne que Miss Millius, campée par la sublime Alek Wek, est un personnage très puissant et d’une importance primordiale, difficile de retenir sa performance tant on se demande ce qu’elle apporte au scénario.

Un fil rouge dispensable mais intéressant. 

Le plus gros point de doute du film est peut-être le personnage du Docteur Jozef Klemperer, campé par la délicieuse Tilda Swinton, qui permet au réalisateur de justifier la durée incroyablement longue de son film. Pourtant, si certains ont pu être déconcertés par ce moment de flottement pour le moins inattendu, totalement absent du film original d’Argento, je pense qu’il permet de donner une légitimité et un contexte au fait historique abordé dans le film : la séparation de Berlin et de l’Allemagne en deux nations rivales.

Non seulement, de par ses voyages entre les deux côtés de la ville, Klemperer permet de montrer la situation des berlinois au début des années 70 mais aussi de comprendre le pourquoi du comment de ce mur qui a fait tant de mal à l’Europe.

Car, en vérité, le psychiatre est torturé par son passé et par la perte de sa femme (jouée par Jessica Harper qui interprétait Suzy dans la version d’Argento) sous le règne sans partage des nazis. Nouvelle occasion pour le film d’évoquer la place des femmes au sein des régimes totalitaires et de revenir, comme l’avait fait Rose Bosch avec La Rafle, sur l’aveuglement de certains hommes et ses conséquences devant les crimes perpétrés par les nazis.

Un final déconcertant… mais si élégant. (SPOILER ET ANALYSE)

Et comment ne pas évoquer ce final qui a déjà tant fait parler ? Pour l’aborder correctement, il va sans dire que je vais devoir spoiler au maximum et sans la moindre retenue mais que je vais aussi devoir me lancer dans un travail d’analyse. Donc, si vous n’avez pas vu Suspiria, je vous conseille de filer au cinéma avant de lire ce qui suit. C’est parti :

La révélation de ce final, qui a fait saigner des oreilles bon nombre de puristes, est bien entendu la véritable identité de Mater Suspiriorum. Il s’agit en fait de Suzie dont le titre a été usurpé par Helena Markos. De fait, pour en être parfaitement certain, il faut connaître les bases de la Trilogie des Trois Mères de Dario Argento (Suspiria, Inferno et Mother of Tears) et la mythologique qui en découle. En effet, le personnage crédité “Death” au générique n’est pas là par hasard. Dans Inferno, Mater Tenebrarum révèle au personnage principal que les trois mères (Mater Lacrimarum, Mater Tenebrarum et Mater Suspiriorum) sont une seule et même entité : la mort. De fait, à partir du moment où Suzie reçoit dans cette scène l’approbation de ce personnage qui tue, par la même, Helena Markos, nous pouvons affirmer avec une quasi certitude que cette dernière est une usurpatrice et que l’héroïne est et a toujours été Mater Suspiriorum.

Un point sur Helena Markos.

Lors de la première séance, je dois avouer que j’ai été assez déçu par le dénouement, m’attendant à découvrir une Helena Markos au sommet de sa puissance, ce qu’avait échoué à faire Dario Argento dans le film original. Pourtant, c’est une loque diminuée et putréfiée (mais pas impuissante) que j’ai découvert à l’écran, cassant tous mes fantasmes de grande méchante charismatique pour un personnage qui se révèle, au final, plutôt pathétique. Il me faudra un deuxième visionnage pour apprécier pleinement le traitement qui en est fait et pour comprendre l’intérêt d’en faire une usurpatrice du titre de Mater Suspiriorum qui revient en fait à Suzie. Si Guadagnino réalise un spin-off sur elle, je serai parmi les premiers à réserver mes places !

De même, cette “guerre des chefs” qui s’achève par une victoire du “bien” sur le “mal” est l’opportunité d’une réflexion sur l’autre toile de fond du film : les Fractions Armée Rouge qui, à cette époque aussi, souffrent d’une guerre interne alors que le mouvement enchaine les actes terroristes et les braquages. Où est le bien ? Où est le mal ? Le final est l’occasion pour nous de comprendre que, dans l’absolu, rien n’est tout blanc ou tout noir. En vérité, de la même manière que la Compagnie Markos, l’objectif initial de ces terroristes est un idéal dans lequel de nombreux ouest-allemands de l’époque se reconnaissent. Cependant, entre de mauvaises mains, il s’est auto-détruit, ce à quoi la Compagnie finira par échapper avec l’arrivée de Suzie.

Si l’on peut légitimement douter que cette nouvelle Mater Suspiriorum soit l’incarnation du bien, nous pouvons opter pour une espèce de neutralité sachant qu’elle est la fille spirituelle de Madame Blanc, cette sorcière qui voulait privilégier l’utilisation de la magie dans un but artistique et qui a toujours cherché à la protéger. Elle finira d’ailleurs par en subir les conséquences funestes dans un dernier acte de loyauté à la véritable Mère des Soupirs mais aussi à la Compagnie toute entière, comprenant que la cérémonie verrait la disparition d’Helena Markos et donc, par la même, la dissolution du Coven.

Pour en finir avec cette longue et surpuissante scène de fin (avant un épilogue pour apporter une conclusion satisfaisante à l’histoire de Jozef Klemperer), il faut tout de même aborder la question de la mise à mort des sorcières pro-Markos. Car, en effet, si tout ce que nous avons évoqué précédemment était autrement intéressant que ce point de détail, c’est ce passage qui a le plus profondément marqué le public tant il est violent et dégoulinant d’hémoglobine.

Une fois de plus, j’aimerais y voir un parallèle avec les Fractions Armée Rouge mais je pense que c’est chercher beaucoup trop loin la métaphore là où ne se cache surement que du sang… pour du sang. En effet, à mon sens, il serait possible de mettre en parallèle cette scène avec celle où nous apprenons que les “prisonniers politiques” de la Bande à Baader se sont suicidés dans leur cellule, morts par dévotion à leur idéal. N’est-ce pas le message qu’a voulu faire passer Luca Guadagnino en faisant mourir plus de la moitié du Coven ? “Mourrons et longue vie à la mère” ? Je ne sais pas. Peut-être faudra-t-il que je revois le film une nouvelle fois, chose qui ne me dérangera absolument pas, pour que j’en comprenne toutes les subtilités.

Une bande-son qui touche au sublime.

Je pense qu’il est utile de mettre l’accent sur le fait que l’aspect gestuel et musical de ce Suspiria a été travaillé jusqu’à la perfection par le réalisateur qui a mis toutes les chances de son côté en recrutant Damien Jalet pour la danse et Thom Yorke, chanteur de Radiohead, pour la musique. Quelle jubilation lorsque nous découvrons l’alchimie née de l’union de la musique et des chorégraphies interprétées par des acteurs au sommet d’un art qu’ils ne maitrisaient pas nécessairement à la base. Mention spéciale à Dakota Johnson qui, s’il est vrai que c’est la première fois de sa vie qu’elle pratique la danse, est sacrément douée.

Pour ce qui est de l’album créé spécialement pour le film et dont la pochette aux couleurs criardes a déjà fait nombre d’aveugles parmi les cinéphiles, je ne peux que me réjouir d’une telle richesse. De même, j’ai été agréablement surpris de constater que les bruitages du métrage faisaient entièrement partie de la bande son. Je pense que si ça n’avait pas été le cas, des morceaux tels que The Hooks auraient été pour le moins ennuyeux. En l’occurence, ce dernier fait partie de mon top cinq de mes morceaux préférés avec Suspirium, Sabbath Incantation, Volk et Unmade. Je ne peux que vous recommander de l’acheter, de l’écouter et de le réécouter. Il faudra bien ça pour patienter en attendant la sorti du film en Blu Ray en Mars 2019 et, sans doute, sur la plateforme d’Amazon Prime, ce qui serait une très bonne surprise.

Pour conclure, je n’irai pas par quatre chemins. J’ai été comblé par ce Suspiria, de bout en bout. Plus qu’un très bon film, pour moi, c’est une obsession. À la sortie, c’est un véritablement sentiment d’accomplissement et de satisfaction, d’avoir touché au sublime l’espace d’un instant, d’avoir capté l’essence des beautés esthétique et non-esthétique au sein d’une même œuvre qui refuse de quitter mon esprit. Au final, si la magie existe bel et bien, elle porte un nom : Suspiria deuxième du nom, successeurs émérite du film de Dario Argento ayant réussi l’exploit que tout le monde pensait impossible de surpasser son illustre prédécesseur.

 

ACTUALITÉ, CULTURE

Bastien Gral : “Si vous saviez à quel point c’est facile, vous diriez que c’est de l’arnaque”.

Vous savez ce qu’il manque à ce monde ? Un peu de folie, un peu d’excentricité, un peu de Bastien Gral. Il manque un peu de ce petit personnage haut en couleur et bourré de talent qui, du haut de son mètre-soixante-cinq, vous fait voir votre propre réalité à travers la lunette délicatement raffinée (et parfois indélicatement gonflée) de son art irrévérencieux et rafraîchissant. J’ai pu le rencontrer pour en savoir plus sur sa personnalité et sa vision de l’art et du monde dans lequel nous vivons.

Propos recueillis par Victorien Biet

Bastien, qui es-tu ? 

Je suis un artiste. Artiste performeur, instagrameur, pas encore plasticien ni photographe, modèle photo et surement futur acteur porno (rire). Non, en fait, je n’en sais rien. Je fais des performances et j’ai exposé il y a peu de temps pour la première fois de ma vie. Aujourd’hui, c’est ma première interview donc oui, on peut dire que je débute. Sinon, j’étudie l’histoire de l’art à la fac mais je considère que je suis artiste avant d’être étudiant. Je souhaiterais que tous les artistes, qu’ils soient musiciens, acteurs, auteurs (…), qui étudient considèrent que leur première activité est leur activité artistique.

Et donc, comment te projettes-tu dans l’avenir ?

Mort à 27 ans. Non, plus sérieusement, je suis et resterai artiste et je n’aurai aucun souci, pour vivre, à faire un boulot à côté. Mais, pour moi, ça ne sera jamais faire un boulot et, en parallèle, être artiste. Je veux continuer à créer et peu importe ce que je ferai pour vivre du moment que je touche un peu d’argent. De toutes façons, si on n’a pas la conviction qu’on va réussir, on ne réussira jamais. Aujourd’hui, j’ai la conviction qu’un jour, je vais réussir. Même si c’est du déni ou de l’auto-persuasion, ça m’est égal. Je préfère y croire et considérer que je n’aurai pas besoin de bosser à côté (rire).


“MERCI POUR L’ART” – Performance sauvage à la FIAC – 2018

Du coup, que penses-tu de la situation des artistes, aujourd’hui ?

Ça dépend lesquels ! À mon échelle, en tant que grand débutant, je pense que la jeunesse artistique, si elle n’est pas absente, est au moins muette. On a une nouvelle génération qui est assez désillusionnée et fataliste. Alors je pense qu’aujourd’hui, il n’y a pas de génération artistique et, s’il y en a une, elle ne se fait pas entendre. Mon but, c’est d’essayer de déjouer cela, dans un premier temps. Un peu comme Don Quichotte partant combattre des moulins à vent, mais bon, ça se tente. Il y a beaucoup d’autres artistes qui luttent contre cette situation de vide artistique.

Mais il faut savoir que nous ne faisons pas que lutter contre le fatalisme de cette génération mais aussi contre un monde de l’art assez compliqué avec une ère de l’art contemporain assez plate et tordue. De plus, à l’heure actuelle, le monde de l’art est dominé par les grands artistes. Ça fait que, nous, jeunes artistes, avons beaucoup de mal à avancer puisque nous ne sommes ni soutenus ni épaulés. Pour autant, avons-nous envie d’être soutenus si c’est au prix de l’indécence économique ? Je ne sais pas. En attendant, le monde de l’art n’est pas là pour nous encourager. Il y a des personnes qui essayent mais, majoritairement, on a un univers artistique qui est très inégalitaire sur le modèle de notre société.

“En art, la jeunesse n’existe plus.”

Tu penses donc qu’il existe une autre catégorie d’artistes autrement privilégiée ?

Absolument. Pour autant, je ne veux pas dire qu’ils ne sont pas bons ou que les nouveaux sont meilleurs qu’eux. Mes inspirations sont des artistes qui ont, aujourd’hui, entre 50 et 60 ans, qui sont renommés, qui ont leur place dans de grandes galeries. Donc, ce sont de bons artistes. Cependant, le monde de l’art les a enfermés dans une cage dorée. C’est très bien pour eux mais ça ne laisse pas la place aux jeunes. En art, la jeunesse n’existe plus. On a du mal à le reconnaitre et il serait temps que ça change. Non pas en éliminant les vieux artistes mais en faisant de la place aux nouveaux. Parce-que, sinon, c’est le Japon, c’est une population vieillissante qui finira par disparaitre, laissant un grand vide, sans continuité. Évidemment, il y a de jeunes artistes mais ce sont des gens qui ont la trentaine, ce qui est déjà vieux.

Et d’après-toi, quelle serait la solution ? 

Je n’en ai pas (rire). Je pense que les artistes, s’ils font des efforts, c’est une bonne chose, mais ils n’ont pas de responsabilité. En revanche, les galeries ont une responsabilité mais ne feront rien. Donc, à mon sens, la seule solution, c’est de s’imposer. Ça fait aussi partie de la performance. Lorsque j’en fais une dans la rue, lorsque je m’incruste à la FIAC (Foire Internationale d’Art Contemporain ndlr.) ou dans un musée, les gens n’ont pas d’autre choix que de me voir. Ils ne sont pas obligés de me regarder mais ils peuvent me voir. Quand je fais ça, je m’impose à eux, je leur dis que j’existe. Et je suis loin d’être le plus “extrême”. Je pourrais, par exemple, citer Deborah de Robertis qui est l’une de mes inspirations majeures. Elle va jusqu’à se mettre nue en place publique presque systématiquement et c’est typiquement ce que j’imagine dans cette idée de s’imposer, d’imposer son art et son corps. On oblige les gens à nous reconnaître car on ne peut pas attendre que le monde change. Le monde changera grâce à nous ou il ne changera pas. ORLAN, avant de devenir cette grande artiste reconnue et exposée au Centre Pompidou, s’est incrustée à la FIAC. Elle a gueulé, elle s’est imposée et c’est comme ça qu’un monde peut changer. Grâce à l’action.

“J’ai posté un grand nombre des photos de moi, torse-nu, sur Instagram et, alors que je suis biologiquement un homme, on a considéré que j’avais des seins et on m’a censuré.”

Pour remédier à ce manque d’exposition, tu as justement choisi de diffuser ce que tu fais sur les réseaux sociaux. D’après-toi, quelle est leur place, aujourd’hui, dans le monde de l’art et cette présence a-t-elle vocation à durer ?

Pour ce qui est de la durabilité, je ne saurai pas te répondre. Par contre, c’est très important aujourd’hui. Je considère que démocratiser l’art, c’est une priorité. Quand je parlais de comment révolutionner le monde de l’art et de comment il était possible de diminuer les inégalités entre les artistes, j’aurais pu te dire que les réseaux sociaux tiennent un rôle très important. Ça permet à tout le monde de partager ce qu’il fait sans distinction économique et, clairement, sans eux, je ne suis rien. C’est presque politique, d’ailleurs. Est-ce que ça durera ? Je ne sais pas. Il y a quand-même de nombreuses inégalités sur les réseaux sociaux et je pense que ça ne va pas s’améliorer avec le temps. Il y aura de plus en plus d’imitations des inégalités sociales en ligne mais, pour l’instant, je pense que c’est l’un des champs de bataille.


“Adam et Eve” – Photographies postées sur Instagram et avis de censure

D’autant que les artistes y sont de plus en plus confrontés à la censure. 

Pour ce qui est de la censure, à laquelle je suis moi aussi confronté, je ne sais pas s’il s’agit de quelque-chose de politique ou de partisan. Je ne saurai même pas te dire s’il y a des impératifs économiques derrière. Personnellement, j’ai posté un grand nombre des photos de moi, torse-nu, sur Instagram et, alors que je suis biologiquement un homme, on a considéré que j’avais des seins et on m’a censuré. Il y a encore un certain travail à faire au sujet de la censure féminine. Qu’on censure un sexe, une scène sexuelle ou érotique pour protéger les plus jeunes, ça peut s’entendre. En revanche, qu’on considère la nudité comme sexuelle à tout prix, ça me paraît abusif. Si aujourd’hui, je me mets nu, devant toi, dans ce bar, ça n’a rien de sexuel. C’est de la nudité et c’est naturel. Il y a une espèce de pudeur sociale autour de ça qui est assez ridicule car, au final, ceux qui considèrent cela comme quelque-chose de sexuel sont peut-être les plus pervers puisqu’ils voient de la sexualité en tout. Une personne nue n’a rien de sexuel, c’est l’ordre des choses. Lorsqu’on censure ma poitrine nue, c’est parce qu’on considère que je suis une femme. On ne le ferait pas avec un homme. Et lorsqu’on censure un sein de femme, c’est parce qu’on considère que c’est sexuel. Pourtant, ça n’est même pas un organe, c’est un fantasme masculin. Du coup, on considère que c’est honteux de les montrer. Est-ce que ça changera ? Je ne sais pas et je n’en suis pas certain.

“Troller les gens, c’est ma grande passion.”

Donc, est-ce que tu dirais que ton but est de choquer ?

On me l’a souvent dit. Premièrement, les gens pensent que choquer en art, c’est un peu facile. À cela, je réponds qu’il y a grand nombre de choses faciles qui sont très bonnes, ça n’empêche rien. Donc, argument invalidé. Je n’ai aucun souci à choquer, à faire scandale ou à simplement choquer pour choquer. Tree de McCarthy exposé sur la Place Vendôme, c’était ça mais c’était très intéressant en plus d’être un très bon coup de com’. Il n’y a aucun problème avec ça. Est-ce que c’est ce que je fais ? Je ne sais pas. J’aime la provocation mais, provoquer pour provoquer, je pense que le cap a été passé, que beaucoup trop de gens l’ont fait. Aujourd’hui, c’est inefficace et stérile car on ne trouve plus grand monde pour être choqué si on fait l’impasse sur les réseaux sociaux. Si demain, j’érige un sex-toy dans la cour du Louvre, beaucoup de gens passeront avec indifférence. À la connaissance de cette donnée, je ne vois pas l’intérêt de choquer pour choquer. En revanche, déranger les gens, pourvu qu’il y ait un message derrière, ça, je le fais.

Lorsque je joue le rôle de Marie-Madeleine devant Notre-Dame, je sais ce que je fais et je sais que je vais avoir des mauvais retours de la part de personnes catholiques pratiquantes. J’étais conscient et j’avais la conviction personnelle que je ne faisais pas cela pour rien. Par contre, est-ce qu’un jour, je ne ferais pas cela pour déranger les gens et les faire chier ? En tant que troll, oui. J’adore ça. Troller les gens, c’est ma grande passion, comme pour beaucoup d’artistes, et je pense que je le ferai un jour. Certaines personnes m’ont fait des critiques et se sont moquées de ce que je faisais à juste titre. C’est très important de se moquer des artistes, il faut arrêter de les prendre au sérieux. Un jour, un mec m’a dit que j’allais finir par mettre des godes-ceintures sur des statues de femmes et dire que c’était de l’art et j’ai envie de le faire, rien que pour la blague. Déjà parce-que ça n’est pas une mauvaise idée et puis parce-qu’appliquer ce que les gens disent pour se moquer de nous et nous tourner en ridicule, c’est tellement drôle. J’espère pouvoir le faire.

On peut donc considérer que tu es un peu la “bête noire” des catholiques. 

Le principal reproche qu’on m’a fait, c’est de ne m’en prendre qu’à la religion catholique. On m’a demandé pourquoi je ne faisais pas ce que je fais avec l’Islam, par exemple. “Parce-que tu n’as pas assez de couilles”, m’a-t-on dit. D’abord, oui, tout simplement. J’aime l’art et je me battrai pour l’art mais pas au point de me mettre en danger de mort. On ne peut pas reprocher à quelqu’un d’avoir peur. Ensuite, je ne connais rien à la religion musulmane. J’étudie le catholicisme et je vis son influence sur la société française. Je connais tout cela et l’influence que ça a sur ma vie. Les artistes parlent de ce qu’ils comprennent, de ce qui est proche d’eux. L’autre aspect, c’est que l’artiste produit ce qu’il a envie de produire et pas seulement ce qu’il considère comme juste. On m’a déjà demandé de travailler sur le genre et je le ferai certainement un jour mais, jusqu’à maintenant, je n’en ai ressenti ni l’envie ni le besoin.


“Performance Podophile” (Marie-Madeleine) – Performance devant Notre-Dame de Paris – 2018

N’est-ce pas justement contre-productif de pousser un artiste à produire quelque-chose de précis ? 

Avec moi, oui (rire). Ça peut marcher avec certains et de nombreuses personnes considèrent que les artistes ont un rôle à jouer, qu’ils ont un devoir presque politique. Je considère personnellement que l’art ne peut pas changer un monde. L’art peut influencer, accompagner mais il n’a aucun pouvoir. Je n’aime pas me sentir obligé de parler de quelque-chose. Ça, c’est une conviction personnelle mais nombre d’artistes se sent obligé de raconter quelque-chose. Je le ressens de plus en plus avec la question environnementale et climatique, ce qui me fait me demander si je n’ai pas, à mon échelle d’artiste, un rôle à jouer, même minime. N’ai-je pas un rôle politique, en tant qu’artiste, face à la montée de l’extrême droite ? Je pense au Brésil, notamment. À ce stade, je me préoccupe de ce dont je me sens proche, ce qui ne m’empêche pas de me remettre en question. Je ferai toujours ce dont j’ai envie, question d’indépendance, ce qui ne veut pas dire que je n’évoquerai jamais ces sujets.

Tu évoquais un peu plus tôt ta “féminité” réelle ou supposée. Certains pourraient voir en toi un artiste Queer. Quelle définition en donnerais-tu ? L’es-tu seulement ?

Ça dépend. C’est de l’art militant, un art qui revendique un message politique et idéologique. Il l’affiche. C’est ce qu’ont fait de nombreux artistes, notamment dans les années 1980. Ils revendiquaient le fait de militer pour la cause homosexuelle, LGBT, etc. À mon sens, c’est ça être artiste Queer. C’est pourquoi je ne m’identifie pas à cette définition. Bien-sûr, on ne peut pas ne pas voir un sous-entendu renvoyant à mon genre et à ma sexualité dans ce que je fais. Cependant, je n’ai jamais milité pour la cause Queer. Peut-être que je le ferai un jour en travaillant sur le genre, en militant ou pas, mais, pour l’instant, je ne me bats pas pour une communauté car je n’ai pas spécialement envie d’en faire partie. Pour moi, ce serait un paradoxe que de militer pour cette communauté alors que je n’en suis pas.

“Tout le monde est capable de réfléchir. La seule différence, c’est que certains sont assez bêtes pour mettre leurs idées en application.”

Ce que tu fais doit d’ailleurs te demander beaucoup de travail. Quel est ton processus créatif ?

Houlà. Si vous saviez à quel point c’est facile, vous diriez que c’est de l’arnaque (rire). Non, plus sérieusement, c’est assez naturel. Je suis dans un art assez intellectuel, finalement. J’insiste sur “intellectuel” qui ne veut pas dire “intelligent”, attention. La base de ce que je fais, c’est quand-même la réflexion. Une performance, ça ne demande pas quarante heures de préparation technique. C’est comme une pierre qui roule et qui grossit encore et encore, accrochant au passage de nombreuses idées. C’est continuel et tout le monde est capable de réfléchir. La seule différence, c’est que certains sont assez bêtes pour mettre leurs idées en application : les artistes. Donc, je n’ai pas véritablement de processus créatif. La seule chose que j’ai, c’est un carnet que je garde toujours sur moi et que je remplis de croquis, d’idées. Et, honnêtement, 90% de ce que j’y note, c’est de la merde. C’est tout pourri, infaisable, impossible à présenter, ou alors c’est que je n’ai tout simplement pas le talent technique pour le faire. C’est un tri à faire. On réfléchit, on s’informe, on va visiter les expositions. C’est ce que je fais et je me nourris de ce que font les autres.

Je prends beaucoup de douches, aussi. C’est l’un des endroits où l’on réfléchit intensément avec les toilettes. C’est de là que je sors la moitié de mes idées. Être un peu bête ou fou pour avoir des idées improbables, c’est ma recette. Car sinon, qui va se dire “je vais aller à Notre-Dame et je vais laver tes pieds avec mes cheveux” ? Ça découle aussi d’un certain ennui. Quand on se fait chier, on a des idées un peu bizarres et il y en a qui se font tellement chier qu’ils les mettent en pratique. Ça, c’est moi. Certains artistes ont un véritable processus créatif et j’ai beaucoup d’admiration pour ces gens qui s’enferment chez eux tout le week-end, prennent une toile et peignent ou ceux qui font de la sculpture, travaillent le bois. Je suis incapable de le faire parce-que je n’ai pas la patience et parce-que j’ai besoin du monde extérieur. Si je devais inventer une formule magique pour ce qui est de l’art conceptuel, je dirais que c’est un art humain. Je me nourris des gens, de leurs opinions et s’il n’y avait personne autour de moi, je ne ferais rien. Si je parle de la religion, c’est bien parce-que des gens croient. Et si je fais des performances dans la rue, justement, c’est parce-que j’aime le contact humain.


“Burn the witch” (d’après Alcibiade), série des Mises à Mort – tirage photographique brûlé – 2018

Pour l’art conceptuel, un art humain, un art de l’expérience, s’enfermer chez soi, ça ne marche pas. C’est un art de la vie, c’est quelque-chose de concret. En ce qui me concerne, une rupture amoureuse, je vois ça comme quelque-chose que je vais pouvoir utiliser pour mon art. Je vois tout comme une œuvre potentielle et je comprends parfaitement que les gens considèrent ça comme du bullshit. J’ai eu une période de déprime comme beaucoup de gens, ce qui s’est accompagné d’une grande négligence hygiénique, notamment dans ma chambre qui est un foutoir pas possible faute de volonté. C’était pire à cette époque, notamment pour ce qui est des draps. J’en ai honte, quand j’en parle, mais mon père m’en a fait le reproche un jour car on pouvait presque y distinguer ma silhouette. Et là, je me suis dit qu’il y avait quelque-chose à faire, artistiquement. Par rapport au Saint-Suaire, par rapport au sexe, par rapport à la mort. La mort, c’est un peu comme du sexe et inversement et cette tâche dégueulasse, c’était du sexe. Jésus, enroulé dans son drap, n’était-il pas sale aussi ? Est-ce parce-qu’il a baisé dedans ? C’est ce qui m’amène à penser que tout peut être sujet à inspiration et à art. Même les draps sales à cause d’une déprime. Il n’y a pas d’un côté l’art et de l’autre la vie. Les deux sont indissociables.

Ce qui m’amène à te demander quels sont tes futurs projets et pourquoi tu es aussi productif. 

Tu sais, je vis au jour le jour. La mort, ça arrive un peu n’importe quand. Ça se trouve, je vais mourir dans la rue et je n’aurai aucun regret car j’ai tout-de-même quatre performances à mon actif. Du coup, je me dépêche de créer car je me dis que chaque jour, ça peut être trop tard. Mourir ne m’angoisse pas. Par contre, j’ai très peur de ne pas avoir pu faire ce que j’ai envie de faire avant de mourir. C’est cette fraction de seconde où tu vois une voiture te foncer dessus et tu te dis “putain, ma performance est dans une semaine”. Ça, c’est important pour moi, de me dire “je meurs mais j’ai fait tous les trucs badass que je voulais faire avant”. On attend pas pour faire des trucs un peu fous, sinon c’est trop tard. D’abord parce-que si on attend, on peut avoir peur de les faire par la suite, ce qui ne veut pas dire que ce sont de bonnes idées… Comme envoyer un message à ton ex, par exemple. Aussi parce-que si je ne fais pas ça, je ne fais rien, concrètement. Pour moi, ça fait six performances à l’année et ça n’est pas énorme pour un artiste comparé à ceux qui peignent. Je débute et ce besoin de marteler est d’autant plus fort. Alors pour répondre à ta question, je n’ai rien de prévu pour le moment. Pourquoi pas bientôt travailler sur la question du genre. L’art a déjà fait son boulot pour ce qui est de l’homosexualité qui est, aujourd’hui, un sujet politique, et je pense que, pour ce qui est du genre, il y a encore beaucoup de choses à faire. Sinon, j’ai quelques projets de collaborations et j’aimerais me mettre à la musique. Et je n’en ai pas fini avec la religion (rire).

PLUS D’INFOS :
– Instagram : bastien_gral
www.bastiengral.wixsite.com/artgral

ACTUALITÉ, CULTURE

Emmanuel Barrouyer : “Si je prends des photos de gens nus, je veux que ça raconte une histoire.”

Il y a des jours comme ça où l’on se dit qu’on est vraiment stupide. “Pourquoi ?”, me demanderez-vous. Parce-que, pour être parfaitement exact, ça fait six mois que j’ai promis à un certain Emmanuel Barrouyer d’aller voir son exposition au bar des Souffleurs. Pour ceux qui me connaissent et qui savent qu’il faut vraiment me prendre la main pour me faire découvrir ce genre des choses, vous admettrez que ma décision, après tout ce temps, de faire le grand plongeon, fait figure d’exception. Le moins que l’on puisse dire, c’est que j’ai été un peu idiot de ne pas me déplacer plus tôt pour me rendre compte que cet artiste fait partie de ceux qui vous donnent le vertige “échelle Empire State Building”. Je l’ai rencontré pour faire mon mea-culpa et ainsi recueillir son témoignage au sujet de son œuvre à la fois originale et terriblement sensuelle.

Propos recueillis par Victorien Biet

Emmanuel, pourrais-tu te présenter quelques mots ? 

Qui suis-je ? Bonne question… Tout d’abord, je suis comédien, de formation et de métier. C’est mon activité principale mais, du jour où j’ai eu un “creux” dans ma carrière, je me suis remis à la photo. J’en faisais déjà avant mais je n’exposais pas et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à montrer ce que je faisais. Aujourd’hui, c’est très facile : tu mets une photo sur les réseaux-sociaux, sur Facebook, et c’est vu dans le monde entier. Donc, refaire de la photo m’a permis de garder la tête hors de l’eau. Ça m’a également permis de revenir au collage, l’une de mes activité lorsque j’avais vingt/vingt-cinq ans, une époque où je n’en faisais que pour moi. Plusieurs amis sur les réseaux-sociaux qui faisaient des choses qui étaient en adéquation avec ma sensibilité et qui, eux, montraient leur travail. Alors je me suis dit “pourquoi pas”.

“Kiss me”

Dis-nous en plus sur ton métier. 

Je viens de jouer dans “Andromaque” et “Le Misanthrope” sous la direction de la grande tragédienne Anne Delbée. Sinon, j’ai un nouvel agent et je passe des castings. Tu peux d’ailleurs me voir en ce moment dans “Les Grands Esprits” d’Olivier Ayache-Vidal sur Canal+ avec Denis Podalydès. En attendant, du point de vue artistique, on est venu me chercher et j’ai fait beaucoup d’expositions à l’étranger (Los Angeles, Londres, Athènes, Varsovie…). J’ai un besoin perpétuel de création. Certaines personnes, quand elles voient ma page Facebook et tout ce que j’y poste, peuvent se demander ce que je suis. Suis-je un comédien ? Un photographe ? Personnellement, je n’ai pas besoin de me définir. Les deux se rejoignent. Je dirais juste que j’utilise la photographie comme moyen d’expression personnelle.

“C’est à seize ans que ma mère m’a offert mon premier appareil.”

C’est quelque-chose que tu as appris tout seul ? 

Absolument. Et puis, je me suis décidé à faire plusieurs stages à l’École des Gobelins, la grande école d’audiovisuel et d’art graphique de Paris. J’y ai appris beaucoup de nouvelles techniques qui m’ont permis d’affûter encore un peu plus mon œil. Ça m’a aussi apporté une sorte de légitimité dont j’avais besoin pour continuer dans cette voie.

“Marc” (Dirty Boys series)

Je crois que tu es un grand amateur du noir et blanc. Pourquoi ?

C’est à seize ans que ma mère m’a offert mon premier appareil et, déjà, je prenais mes amis en photos, en noir et blanc. J’aime beaucoup son rendu même si, en l’occurence, les photos que je présente aujourd’hui sont en sépia. Cet amour du noir et blanc m’amène parfois à me faire violence : j’ai récemment pris un homme, nu, dans la forêt, avec les arbres et la verdure autour de lui. Les couleurs étaient magnifiques mais je suis resté sur ma première idée. Pourtant, je fais aussi beaucoup de couleur ! En fait, tout dépend du projet et du sujet.

“Puis-je me présenter en tant qu’artiste Queer ?”

Silencio, qu’est-ce que c’est, exactement ?

J’avais en tête depuis très longtemps cette idée de me prendre en talons et avec des bas-résilles, éclairé par des néons dans mon garage, en espérant que personne ne me surprendrait (rire). Et puis je suis tombé sur un collectif d’artistes international qui s’appelle Balaclava.Q, fondé par Stiofan O’Ceallaigh, et qui cherchait des artistes Queer. Le thème était d’avoir le visage caché. D’abord, ça a été un grand questionnement sur le mot “Queer” dont la définition peut varier en fonction des individus. Puis-je me présenter en tant qu’artiste Queer ? Cela va-t-il altérer la perception des gens ? Et puis, j’ai remarqué qu’il était écrit “Artistes Queer ou autres”. Au départ, je me suis plutôt rangé dans la case “autres” sans trop savoir ce que je pouvais assumer ou pas. J’ai donc participé en réalisant ces photos, nu, le visage caché. Je pense d’ailleurs qu’avoir le visage dissimulé m’a beaucoup aidé, à l’époque. Dans le cas contraire, je crois que je ne les aurais pas faites.

“Bang-Bang”

Tu le ferais, aujourd’hui ? 

Depuis, j’ai posé nu à de nombreuses reprises donc je pense qu’on peut dire que je suis désinhibé. Je suis comédien et mon corps est mon outil de travail mais, comme beaucoup de personnes, j’ai une espèce de phénomène attirance/répulsion avec mon physique. D’une part, lorsque je suis sur scène, je suis très à l’aise avec mon corps. Je ne peux pas dire que j’entre dans les codes de la virilité tels qu’ils sont imposés par la société et la publicité (rire). Alors est-ce que je le ferais aujourd’hui ? Je ne sais pas. Ce que je peux dire, c’est qu’il faut un sens à tout cela. Si c’est juste poser nu pour poser nu, ça n’a pas d’intérêt. Je vois beaucoup de photos de nu qui, même si elles sont très belles, au moins techniquement, ne racontent rien. Si je prends des photos de gens nus, je veux que ça raconte une histoire. Peut-être que celle que s’en fera le spectateur ne sera pas la mienne mais j’aime bien faire des mélanges, par exemple lorsque je suis sous un néon, dans un couloir, habillé d’une queue de pie (rire).

“Lorsque je suis inspiré par quelqu’un, je le revendique, ce que ne font pas tous les artistes.”

C’est en réalisant cette série que je suis devenu le directeur artistique de Balaclava.Q pour la France. Je suis chargé de trouver des artistes qui voudraient faire partie de cette vitrine internationale. C’est de la visibilité pour eux et j’ajoute qu’elle est entièrement gratuite et qu’il n’y a pas de frais d’adhésion. Cette série, donc, c’était très concret, pour répondre à la demande du collectif. Ça, c’est le premier point, ma vision. L’autre partie de l’exposition consiste en une série de collages photo-digitaux en hommage à Pierre Molinier qui, lui aussi, faisait beaucoup d’auto-portraits, en bas, en talons, avec des godes. On m’a d’ailleurs fait la réflexion en me reprochant la trop grande similitude entre nos deux univers alors que ce que je fais est très personnel. J’assume l’inspiration, que je détaille d’ailleurs dans ma note d’intention. Mais ça n’est qu’un hommage.

“Silencio XIV”, un hommage à Pierre Molinier.

En parlant de tes inspirations : quelles sont-elles ? 

Je n’ai pas vraiment de noms à te donner. Mes inspirations sont véritablement cinématographiques et je pense d’abord à David Lynch, par exemple. Visconti, aussi. Lynch pour le côté “creepy” et Visconti pour le côté raffiné. Pourtant, ça ne sont pas des questions que je me pose en réalisant mes clichés. Est-ce que c’est malsain ? Est-ce que ça va provoquer quelque-chose de l’ordre du désir ? Je ne pense pas à tout ça et ça n’est pas non plus une volonté de choquer puisque je reste tout-de-même très soft dans ce que j’expose. Petite anecdote : lors d’une précédente exposition, la photo où je suis complètement nu, de face, était restée telle quelle et celle où je suis en train de “me faire du bien” avait été recouverte avec mon voile en dentelle (rire). Personnellement, j’aurais fait l’inverse puisque la masturbation entraine un flou. Du coup, j’avais tendance à penser que c’est “moins choquant”. À cela, la galeriste me répond “ah mais tu ne te rends pas compte, si jamais il y a des enfants…” (rire). Dans tous les cas, lorsque je suis inspiré par quelqu’un, je le revendique, ce que ne font pas tous les artistes. Il m’arrive même de faire du copié-collé, en étant au plus près des poses et des vêtements utilisés par l’artiste, ce que j’ai fait avec ma série “Andy Forever”, en hommage à la série culte d’Andy Warhol par Christopher Makos.

“Pour un jeune artiste, le talent ne s’apprend pas. Tu l’as à l’intérieur de toi.”

Que dirais-tu à un jeune qui voudrait se lancer dans la photo ?

Déjà, je ne te répondrai pas car, intimement, je pense que ce jeune photographe n’a pas besoin de conseils. Avec Instagram et Tumblr, je vois des photographes qui ont un talent fou. Et puis, tu cherches un peu et tu vois que le mec a une vingtaine d’années. C’est épatant. Pour un jeune artiste, le talent ne s’apprend pas. Tu l’as à l’intérieur de toi. Pour le reste, pour ce qui concerne les conseils plus terre-à-terre, je ne pense pas être la personne idéale. Il faut se lancer, voilà tout. Avoir foi en soi. Il ne faut pas se poser la question du résultat et soit on en veut vraiment, soit on a du talent et dans les deux cas, ça peut marcher. En même temps, comme m’a dit une galeriste un jour : “être artiste pour être artiste, ça ne suffit pas”. C’est bien d’avoir du talent et d’être créatif mais il faut une finalité concrète. Vendre, en l’occurence. En ce qui me concerne, je ne me pose pas cette question et je fais passer mon besoin créatif avant l’argent même si je serais très heureux de créer et d’en vivre. Mais c’est déjà énorme d’exposer ici.

“Silencio V”

Quels sont tes projets en ce moment ? 

Tout d’abord, j’exposerai mes collage à partir du 15 novembre à la TheCroq’ Gallery dans le Vème arrondissement de Paris. Ça durera jusqu’au 30 Novembre. Côté photos, je fais partie de l’exposition collective “Civil Disobedience : Creation vs. Evolution”, organisée par l’artiste Grec Menelas Siafakas, qui se déroulera à Athènes du 22 au 25 novembre. J’ai travaillé très récemment en tant que modèle avec Marc Kiska – mais je n’en dis pas plus pour l’instant – et je l’ai également pris en photo. J’ajoute que, très bientôt, vous pourrez retrouver mes photos dans Manolo Magazine, une revue anglaise qu’on peut trouver aux Mots à la Bouche et sur internet. C’est un photographe qui s’appelle Manel Ortega qui a fait cette revue et qui m’a demandé, pour son numéro trois, d’illustrer une nouvelle. Maintenant, il veut que je participe à chaque numéro et je serai dans le prochain qui sortira, je pense, fin décembre. En attendant, je suis très heureux d’exposer ici, aux Souffleurs. Pour moi, mes photos sont beaucoup mieux ici que dans un carton chez moi. En plus, elles vont bien avec l’atmosphère, comme mes collages. C’est une atmosphère où on ne voit pas très bien, dans laquelle il faut avoir la curiosité de s’approcher.

Je crois qu’il était également question d’une boutique en ligne ?

Oui ! J’ai réussi à vendre des collages. Ils se vendent plus facilement car ce sont des œuvres uniques et c’est une vraie fierté. J’ai donc décidé de créer une boutique en ligne et d’en faire des produits dérivés : des tee-shirts, des coques de téléphone, des coussins, des housses de couette… On verra bien si ça marche !

PLUS D’INFOS :
www.emmanuelbarrouyerart.com
Vernissage de l’expo “Emmanuel Barrouyer / Collages”
La boutique en ligne