CULTURE, ILS M'ONT ENVOYÉ LEUR LIVRE

OUTLANDISH /ROOM/ : Beauté métaphysique.

Commemoration Day2008

Voilà un ouvrage que j’ai été très heureux de recevoir. Ça n’est pas la première fois que je croise le chemin de Marc Kiska. Déjà dans Garçon Magazine n°14, je rendais hommage à son travail sur Les Vestiges d’Alice sorti en 2017 aux éditions Tabou. Avec ce recueil photographique, l’auteur revient sur l’un des clichés les plus ringards du monde gay : le fantasme du macho. Dans une communauté où l’on veut imposer le règne de la masculinité, Outlandish résonne comme un coup de gueule en soutien à ces garçons androgynes et contre la vision dépassée du “vrai mec” viril et poilu à grosse voix. Découverte passionnée.

Par Victorien BIET

Dans une atmosphère très dark typiquement “Marc Kiska” nous retrouvons, après un long texte expliquant les motivations du photographe, toute une série de clichés, immortalisant la beauté de ces garçons aux contours rappelant avec grâce les plus vieux stéréotypes de la féminité. Cheveux longs, torses imberbes, pas un poil au menton, maigreur frôlant parfois le rachitisme… C’est ça, Outlandish. Le tout mis en scène dans un monde sombre et étrange où la nature semble avoir repris ses droits. N’est-ce pas cela, le message renvoyé par Marc Kiska, finalement ? Ces garçons sont ce qu’ils sont au naturel. Ils ne l’ont tout simplement pas choisi.

Une critique de notre vision binaire de la sexualité. 

Cet ouvrage soulève un autre point très intéressant en nous questionnant sur la sexualité de ces jeunes hommes androgynes, vivant parfois leur féminité comme une épreuve, un fardeau. Premièrement, celui que nous pourrions abusivement qualifier de “twink” est-il nécessairement homosexuel ? De fait, une sensibilité renforcée et des traits fins ne définissent pas une orientation sexuelle. Pourtant, la société catégorise si facilement ces garçons efféminés. Triste témoignage de l’homophobie ordinaire également subie par les hétérosexuels hors-norme.

Deuxièmement, ces garçons sont-ils condamnés, subissant une nouvelle fois les conséquences d’un physique qu’ils n’ont pas choisi, à “jouer les passifs” ad vitam aeternam, ne leur en déplaise ? Tout comme il est facile de dire d’une personne qu’elle est homosexuelle, porter un jugement sur elle en prétendant qu’elle est nécessairement passive, du fait de son apparence physique, c’est de l’homophobie. Une homophobie malheureusement très répandue chez les homosexuels eux-même qui n’hésitent pas à jouer des clichés quitte à les maintenir en vie. En cela, Outlandish est un témoignage fort et brulant qui fera beaucoup parler, je n’en doute pas.

Visuellement somptueux. 

En photographe amateur, j’ai rarement été autant impressionné par une œuvre que par celle de Marc Kiska, l’auteur aux multiples casquettes. Ses photos sont d’une poésie à peine croyable et ce monsieur fait preuve d’une telle imagination, d’un tel travail et a une telle maitrise des concepts qu’il emploie que je pourrais sans crainte le qualifier de génie. C’est visuellement et métaphoriquement beau. Ce travail non seulement sur la féminité mais aussi sur la pureté, au milieu du chaos, est somptueux et doit être vu et reconnu comme tel.

La manière dont le photographe a choisi de mettre en scène ses photos me rappellerais presque l’œuvre de Slava Mogutin qui, dans son Lost Boys, racontait son histoire et ses passions, au fil des pages, trouvant savamment l’alchimie entre les beaux visages de ces garçons slaves et les décors décrépits dans lesquels il les mettait en scène, parfois dans des positions peu enviables. Le tout, résultant une œuvre percutante et hautement symbolique au niveau politique. C’est la même vision qui, à mon sens, anime Marc Kiska. Et c’est très réussi.

Une œuvre ésotérique. 

Là où Marc Kiska se distingue de Slava Mogutin, en revanche, c’est dans l’aspect véritablement surnaturel qu’il donne à ses photographies. Là où certains pourraient ressentir le malaise, être gênés, à la vue d’un homme à tête d’oiseau semblant sortir du cadre, par exemple, les yeux les plus avertis sauront entrevoir la beauté, l’élégance et la simplicité de la jeunesse à l’état naturel. Une jeunesse libérée de la pression sociale, morale et surtout religieuse.

Car il n’est pas rare, ici et là, de voir quelques références à la religion dans Outlandish. Il me revient en mémoire, et je pense que c’est peut-être le meilleur exemple, cette photographie d’un jeune homme blond, ligoté sur un lit, les mains en prière, par une guirlande qui, dans son prolongement, forme une croix au dessus de sa tête, dans un décor presque monastique. Ce jeune-homme, cet enfant, est attaché à une croyance qui le dépasse, en laquelle il ne croit peut-être pas, qu’on lui a imposé sans doute. Il est prisonnier d’une religion qui refuse de le laisser s’enfuir et qui le maltraite pour son apparence, sa différence. Cette même religion qui, sur ce lit, lui rappelle sans cesse de ne pas commettre le pêché de chaire.

C’est cela, l’œuvre sublime et irréelle de Marc Kiska. Charmé et passionné par cet ouvrage, je suis en admiration devant ce travail de fourmi. Tant de temps a été investi dans la réalisation de ces micro-univers et avec un tel soucis du détail pour un résultat si prenant, si frappant, que je ne saurais rester indifférent face à ce que je considère comme un ouvrage de référence en matière de photographie artistique. Un chef-d’œuvre !

Plus d’infos :
– marckiska.com